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Lettre d'information de la GLMF - N°19

Témoignage : un pan de ma vie (5 octobre 1966-5 octobre 2016)

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Lorsque dans ma Loge, il y a 5 ans, un appel a été fait pour traiter un sujet d’actualité, je me suis proposée pour évoquer un pan de mon histoire : LA GÉNÉRATION BUMIDOM. Il m’a fallu un demi-siècle pour oser aborder ce sujet et à ma grande surprise, aucun des membres de mon Atelier  (ou très peu) n’en avait entendu parler.

Un bref rappel !

Le BUMIDOM: Bureau de Migration des Départements d’Outre-mer, a été créé en 1963 par Michel DEBRÉ. Alors Ministre du Général De Gaulle, il avait pour mission de gérer « le problème démographique et social dans les départements ultramarins (Guadeloupe – Martinique – Réunion) en organisant, et en favorisant la promotion d’une émigration massive vers les territoires métropolitains, selon les termes de la résolution parlementaire. Durant les années 1960 à 1970, le BUMIDOM a fait venir entre 100000 et 300000 ultramarins, à la recherche d’un idéal, avec une promesse de travail et une nouvelle vie, mais sans billet de retour. La plupart étaient de jeunes volontaires de 16 à 25 ans. La France représentait pour eux un eldorado. On faisait miroiter les qualifications dont ils rêvaient. Mais le but véritable du BUMIDOM était d’alimenter la métropole en salariés peu qualifiés.

Aujourd’hui, j’ai enfin décidé avec précaution, appréhension et humilité de m’ouvrir à vous –et ce n’est pas chose facile, moi si discrète sur ce pan de mon histoire ! Mes parents, ma famille, mes enfants n’ont jamais entendu parler des conditions dans lesquelles j’ai dû vivre seule cette histoire,  loin de mon île et qui m’ont incitée à garder le silence sur cette partie de ma vie.

A la Réunion, j’étais insouciante : je ne connaissais concrètement que ce lieu. Je n’avais qu’une vague idée des autres pays, à travers les livres d’histoire ou de géographie. Après l’obtention de mon BEPC, je m’étais inscrite au Lycée Juliette Dodu de St Denis (lycée de jeunes filles, le Lycée Leconte Delisle étant réservé aux garçons). Mais c’était sans compter la distance et les frais occasionnés par le coût des transports et de la pension. J’ai quand même fait une année en pension chez mon oncle. Lorsque j’ai fait part à mes parents de mon désir de continuer, j’ai vu le désarroi dans leurs yeux et leurs interrogations. Je suis la seule fille et de surplus l’ainée de 4 garçons. Mes parents avaient déjà fait des projets pour mon 2è frère, qui lui s’était inscrit au séminaire de Cilaos…. Et là, il fallait faire un choix, car pour mon frère aussi, il y avait des frais: transport, pension…Mais avoir un Curé dans la famille était une bénédiction !!!

Bref, je n’avais guère le choix, je devais trouver une autre solution.

Nous étions matraqués, par la presse et sur les ondes radio, des bienfaits salutaires du Bumidom avec toutes ses  promesses alléchantes.

On peut dire que le « projet BUMIDOM » m’a séduite.

île de la Réunion
La Creuse

La réalité est bien sûr tout autre.  « VENTRE CREUX N’A PAS D’OREILLES » : cette maxime nous ramène hélas vers ces années où la Réunion, jeune département français, peinait à se parer de son tout nouveau statut, et les marques de l’ancien colonialisme se vivaient, se voyaient encore à travers nos actes et nos vies. Donc, penser qu’il existait une conscience politique dans une famille « ordinaire » comme était la mienne, serait bien sûr, pure hérésie.

Chez nous, la vie se déroulait, faite des manques les plus élémentaires, de frustrations, et de désillusions…. Nous vivions notre douloureux « statut d’aide », et allions mettre un nombre considérable de décennies avant d’endosser un « statut d’être » nécessaire à tout humain, quelles que soient son origine, sa couleur, ses croyances. Ce propos, tendant à rappeler les affres de l’exploitation humaine tant par l’esclavage que par la corruption des âmes, ne sera pas le mien dans cet écrit. De cette période sombre tout a presque été dit et je ne m’en ferai pas le rapporteur.

Le projet BUMIDOM s’invitera donc dans notre foyer à la suite d’un courrier et de mon désir « d’un ailleurs possible ». Sans un mot à mes parents j’ai fait une demande de départ. La réponse fut rapide : quelles étaient mes ambitions, mon niveau d’études, mon projet…N’étant pas majeure, j’ai dû demander une autorisation d’émancipation à mon père. Il m’a simplement demandé ce que je voulais aller faire en France. Lorsque j’ai prononcé le mot INFIRMIÈRE, ça a été un choc et un non catégorique accompagné de ces propos : « ma fille n’ira pas se prostituer en France…. »

Et surtout, il m’a prévenu – si c’était bien ma décision- de ne pas venir me plaindre ensuite. Devant ma détermination et mon obstination, il a accepté.

Ce projet allait me donner la possibilité de vivre la France de mes manuels scolaires….je pourrai ainsi m’étendre réellement sous les pommiers en fleurs, voir se courser les écureuils (qui, de toute évidence, peuplaient la France !). Eh oui ! Bravo en tous cas à mes instituteurs complètement acquis à la cause française, et qui, ayant réussi à instiller en moi le « rêve français », avaient tous sans le savoir préparé le terrain au « projet BUMIDOM ».

Bref, avant de partir, un test était obligatoire : 2 jours en internat, logée et nourrie. Je me suis retrouvée chez le « Père FAVRON » : c’est comme cela que l’on nommait à l’époque cet asile – au sens d’asile de fous, mais aussi d’hospice, parce qu’il recevait des êtres sains d’esprit, mais dans le besoin-. Nous étions encore à l’époque de l’école pas vraiment pour tous, où l’accès au lycée était réservé aux élèves brillants des familles aisées, qui n’hésitaient pas à payer des pensions et autres frais de scolarité exorbitants.

Probablement que le Père FAVRON, «  visionnaire » en matière d’aide, avait dû par le biais d’un projet portant un squelette de morale chrétienne, proposer son aide aux élus locaux, embourbés dans une problématique de démographie et de chômage.

C’est pour cela que tous ces départs vers la France étaient organisés à partir de chez le « Père FAVRON ».

La sélection pour ce départ se faisait sur la base d’un volontariat : nous écrivions un courrier, qui était (toujours) accepté  et l’évaluation de notre capacité à être de bons futurs  immigrés se faisait sur la base de notre implication auprès des résidents malades ou des professionnels du foyer, dans lequel nous étions devenus aussi des résidentes logées et nourries. L’air de rien, on nous jaugeait sur notre capacité d’adaptation et on décidait de l’endroit où l’on pourrait nous déposer en France, pour réussir notre intégration.

Le BUMIDOM sur les  conseils du « Père FAVRON » nous envoyait là où il estimait notre réussite possible… Ce sont des faits ancrés dans ma mémoire qui ne présument pas de mes états d’âme et de mes défaites.

Pour moi, adolescente plutôt rebelle et romanesque, j’allais vers ma terre promise ! Il était devenu dès lors impossible de me raisonner… J’argumentais, j’essayais de convaincre les indécis, et battais en brèche, bien sûr, toute tentative de me ramener à  une plus fine préparation de cet exode.

Aucune conscience politique ne viendra circonscrire ce projet, aucune peur ne viendra entacher mon désir de « chaper », réclamant à cor et à cris mon émancipation à mon père…. Je l’obtins, et rejoignis dare-dare le clan des migrants.

Après 2 jours de cette vie « en internat » nous avons eu une trêve pour préparer nos bagages, dire au revoir à notre famille, à nos amis et le RDV pour notre départ à Paris  fut fixé le 5 octobre 1966.

Pour cette occasion, ma mère m’avait confectionné un tailleur rose ; ma petite valise était prête et mes ballerines.

Par un beau 5 Octobre 1966, me voilà embarquée dans un vieil avion nommé pompeusement « Château de Fontainebleau «  avec une soixantaine de filles toutes signataires pour ce « départ volontaire » en route pour la Mère Patrie…

Les laïques et religieux garants de la réussite du « projet BUMIDOM » nous accompagnent, leur présence rassure ces parents qui ont eu les moyens de venir jusqu’à l’aéroport pour « asséner » à leur progéniture les derniers conseils sur leur futur comportement moral qui devra être irréprochable…

Peu d’entre eux serre dans leurs bras ces enfants de l’exode, par pudeur, je veux bien le croire, les démonstrations d’amour en public n’étant pas encore dans notre culture. « On te houspille, à toi de comprendre qu’on te houspille parce qu’on t’aime !!! »

Mais nous embarquions, le cœur serré, quittant nos familles, nos amis.

Très important moment, solennel dirais-je : on nous distribue un document, une feuille A4 sur laquelle sont écrits, façon « les Dix Commandement s», les ultimes conseils pour aborder notre vie en France, avec au bas de la page une phrase en créole, pour nous encore sibylline: «  Compte pas su bâton tonton pou traversé la rivier »!!!

Après un long voyage et moult escales nécessaires à l’époque (Mada- Le Caire-Rome-Nice puis Paris), accueil à l’hôtel « le Violet » d’où nous attendions notre départ en train, répartition des différents groupes pour les fameuses pensions prestataires du BUMIDOM. Avec 6 autres « migrantes », j’ai échoué à Tournemire, un petit village de l’Aveyron. Le reste du groupe à Beaumont de Lomagne. Mais à la réflexion le verbe échouer ne me correspond pas vraiment… mes sens sont tous en alerte….je vois…je sens…j’entends et pas que des choses qui me ravissent…

Les religieuses nous accueillent avec toute la chaleur chrétienne dont elles ont seules le secret… car … pouffant, faisant montre d’impatience, se confiant en créole pour ne pas être comprises, ce petit groupe hétéroclite n’a pas vraiment grand-chose d’attirant. On sent les Nones redoublant d’efforts pour faire de cet accueil, un accueil réussi.

Les consignes sont strictes : Messe à La Chapelle tous les matins à 5h…. Le reste m’a échappé. Ma seule idée: aller retrouver les autres filles à Beaumont. Ce qui a été accordé sans difficulté… la raison je l’ai sue plus tard.

Des institutions religieuses avec internat étaient clientes du BUMIDOM et nous recevaient sur la base d’un forfait mensuel (qu’elles avaient parfois du mal à recevoir du BUMIDOM !!!). Tournemire a eu quelques difficultés avec notre groupe, messe obligatoire tous les jours à 5h du matin, rigidité du système, je m’étais mise en retrait de tout, j’ai demandé et insisté pour rejoindre le groupe de Beaumont de Lomagne. En janvier 1967 j’ai été rapatriée à Beaumont.

Ce Couvent, désormais notre demeure, n’est pas de première jeunesse, il tombe en ruine par endroits ; nous visitons, chapelle, réfectoire, salle de classe et enfin l’aile réservée aux dortoirs. Là nous nous éloignons des images de « Martine à la campagne » ! Un escalier descendant, pentu, un soupirail sombre et humide,  un  autre escalier abrupt nous mène à ce dortoir, où s’alignent des lits au carré… N’ayant jamais connu le luxe, je vois quand même là  « la précarité ». L’odeur de cire mélangée au mazout envahit mes sens, elle n’aura de cesse de s’inviter chaque fois que je sentirais ma liberté en péril.

Le manque cruel d’intimité, d’espace personnalisé, l’odeur forte émanant de personnes découvrant les affres du froid et ayant du coup beaucoup de mal à se laver, les ronflements et terreurs nocturnes, les somnambules, ne font pas de ce dortoir un lieu chaleureux de partage et d’épanouissement.

Je me rappelle de l’attitude de certaines d’entre nous confrontées au froid qui régnait là. Loin de se bouger pour tenter de se réchauffer, elles adoptaient un immobilisme, allant jusque refuser de se lever et de faire quoi que ce soit: plus de messe, plus de cours, plus de repas, au grand dam des religieuses…Pour autant le poêle à mazout, qui recevait «  sa dotation BUMIDOM », crachouillait et nous dispensait peut-être un petit air ambiant à 12 degrés que nous complétions à coup de bouillottes avec comme immanquables résultats: les engelures !!!

Je garde toujours l’image d’une des nôtres: gardant son lit par rage du peu de chaleur qui régnait là.

On l’avait surnommé « Molière » car elle se mettait au lit avec son manteau, son bonnet de laine, ses gants, et des chaussettes hautes au-dessus des jambes du pyjama!!! Si cette description fait sourire, elle est pourtant l’image qui fait démarrer en moi la critique des organisateurs de cet exode:

– Nous arrivions en France, avec une température de 30 voire 32 degrés de moins que dans notre pays d’origine!

– Une dotation de 300 francs CFA nous était distribuée (correspondant si je ne m’abuse à peut-être 100€ actuels…je dis bien peut-être)

Île de la Réunion

– Un manteau nous était offert, et je ne mentirais pas en disant, qu’étant donné son look, il nous parvient d’une donation de deuxième main du secours catholique… et …

– Et c’est tout.

Selon les personnes qui nous accueillent et veillent sur nous, aucun responsable de l’organisation de cet exode ne viendra voir les conditions d’accueil des migrants que nous sommes…mieux: les accueillants ont de plus en plus de mal à percevoir les montants contractuels. On ne s’étonnera donc pas, des changements de cap dans les programmes d’éducation, de la qualité des repas servis, et du confort des lieux de vie.

A contrario, les Français « qualifiés » qui arrivent en masse à cette époque à la Réunion, auront des primes énormes, des logements, et d’emblée des positions sociales enviables…en tous cas, tout sera fait pour que ces « qualifiés »n’aient pas à souffrir de l’exil vers le ciel bleu, le soleil et la mer…Certains garderont toujours cette appellation de « chasseurs de primes ».

Si le mot « Qualifié » semble ironique ou lapidaire ou bourré de sous-entendus, je dirai pour l’avoir vécu, en 4è au collège, un professeur fuyant je ne sais quoi, arrivé à la Réunion, professeur de dessin et propulsé un mois plus tard prof d’anglais, ne travaillant qu’avec un dictionnaire ! Des images qui peuvent éveiller les consciences !  Nous ne sommes pas égaux devant la migration, c’est le moins qu’on puisse dire !

Mais revenons à Beaumont la douce, où le terrible froid de 66/67 après nous  avoir émerveillées par les splendeurs de la neige abondante cette année-là, aura probablement raison de l’endurance de quelques-unes.

Le froid m’aide à ne pas m’endormir, à regarder en y mettant toute ma ferveur ce qui m’attend. Pour sûr je ne suis pas tombée dans un endroit où je vais pouvoir « me réaliser ». La présentation de l’équipe pédagogique dès le lendemain me laissera sur ma faim. La  répartition des programmes scolaires selon les projets des élèves se révèlera une terrible déception. Je voulais me préparer au concours d’entrée à l’école d’infirmière et me voila parachutée dans une classe dominée par les cours ménagers: couture, repassage, élevage, étude de la fertilité des sols!! Je suis anéantie… mais n’ayant pas d’autres moyens de lutte je deviens  « bonne fille », apprends à coudre (c’est toujours ça de pris).Les choses ne s’arrangent pas ; cette vie en communauté, religieuse  de surcroît, avec messe obligatoire, participation à l’entretien du domaine (soigner les bêtes, lapins, porcs, poules, canards, pintades) ne me plaît pas du tout. Je vois mon rêve d’infirmière s’éloigner doucement mais sûrement. J’interroge les responsables bien sûr, et j’apprends que rien n’a été demandé de semblable par « la Réunion ». Donc je découvre que les semblants de requêtes à notre endroit n’étaient que foutaises, le plan était le même pour tous, il n’y avait pas de carte mais un menu collectif.

Bon, en y réfléchissant, j’étais en France (ce que je voulais), sans moyens matériels (une dure réalité), dans un couvent avec un objectif qui n’était pas le mien (obstacle)… Je suis donc rentrée dans une phase d’opposition, car de surcroît dans cette pension sévissait la censure!!! Oui, les responsables ouvraient, lisaient ton courrier, et décidaient de te le donner s’ils  ne voyaient pas de propos pour eux subversifs, ou qu’ils jugeaient immoraux. (Je mettrai sous la bannière de l’immoralité «  les doux baisers » que t’adressait ton petit copain resté sur l’île).

Ce constat fait, je n’ai qu’une idée en tête : m’en sortir, et par moi-même… je commence à m’organiser en catimini ; il ne faut pas oublier que nous sommes dans une institution totalitaire : un couvent. Il faut être prudent si on veut s’en sortir. La délation est là, il faut la contourner, et surtout être sûre de ses alliées.

C’est ainsi, qu’aidée de « Molière » sortie de son lit pour me porter secours, ce 6 Mars 1967, je fugue de cet endroit, pour me rendre à Lyon.

Je passerai sous silence le désarroi des religieuses mises en échec par mon attitude. Mais, jamais au grand jamais, je ne regretterai mon acte qui aurait pu se solder par des évènements dramatiques pour moi (de cela, je n’en ai eu pleinement conscience que plus tard !).

Je me suis en tous cas, ce jour-là affranchie du BUMIDOM.

Arrivée à Lyon, ville inconnue (je savais juste qu’il existait beaucoup d’hôpitaux), je m’adresse à un policier afin de trouver un abri pour la nuit en attendant l’arrivée de mon oncle demain (vaste blague). Il m’indique le pont de la Boucle et sur l’autre rive un foyer: « Notre Dame des Sans Abris ».Encore des Religieuses, mais je n’avais pas le choix. L’accueil fut bref et les consignes strictes: j’étais logée nourrie en contrepartie de tâches ménagères et 3h par jour pour trouver du travail. Durée du séjour: 10 jours.

Enfin… presque libre. Le lendemain départ en quête d’un hôpital, le plus proche : LES CHARPENNES. Avec du culot et sans rendez-vous (je n’avais rien à perdre) je me suis adressée à l’accueil, je vous passe les détails, et j’ai été engagée comme « fille de salle », ensuite école d’auxiliaire de puériculture… école d’infirmière. J’ai pu là sereinement me préparer à intégrer le métier choisi depuis longtemps: Infirmière.

Si pour moi l’expérience BUMIDOM ne s’est pas soldée par un échec, force est de constater que je ne lui dois rien. J’aurais pu à un moment donné penser qu’il me fallait lui dire merci pour cet aller simple…et non, honte , honte à cet organisme qui a été capable de me  poursuivre, me menaçant d’un procès, parce que j’avais, disait-il, « rompu mon contrat avec Beaumont »…honte à cette manœuvre d’intimidation envers une adolescente inexpérimentée, qui n’avait rien signé, et qui s’est acquittée pendant des mois d’une somme versée au BUMIDOM, en règlement de cet aller simple.

Elle qui s’était débrouillée par elle-même pour « réussir son intégration » malgré le largage approximatif de cet organisme sur le sol de la Mère-Patrie !

Du coup la maxime tout en bas des dix commandements bumidom : « Compte pas su bâton tonton pou traversé la rivier » a pris tout son sens et s’est vue amputée de son côté comique.

Là me sont revenus, moi qui m’en étais bien sortie, toute la détresse psychologique de mes compagnes d’infortune, celles qui avaient été contraintes de faire le choix de l’exode…celles qui avaient été poussées par leur famille dans cet avion…Des pleurs contenus et étouffés la nuit de celles à qui la famille manquait cruellement…

Tristesse de celles qui ne recevaient jamais une lettre…Aveux à peine chuchotés de celles qui, nuit et jour, pensaient à une mère privée de son bouclier de fille et abandonnée aux violences d’un père et mari alcoolique.

Les élus, les grands, les maîtres, les régisseurs avaient, toujours par le paternalisme exacerbé mais aussi par la corruption, trouvé la solution pour maintenir la Réunion dans son état de paradis pour nantis…

Nous partions, nous cédions nos places avec une facilité déconcertante, sans lutte, faisant s’entrecroiser nos rêves de jeunes adultes avec les actions de ces élus sans foi ni loi.J’estime mon expérience pour autant positive, mais j’estime la devoir à mon seul mordant.

Déporter, exiler, dépeupler, en  toute conscience,  avec toutes  les raisons si nobles soient-elles (économiques, démographiques, géographiques) ne peut souffrir de légèreté. Le seul acte qui consiste à déplacer des populations sans qu’aucune préoccupation de leur devenir fasse l’objet d’un projet d’accompagnement, ressemble étrangement à de la déportation.

N’ayez aucun doute, vous retrouverez dans ces belles aventures « LA CREUSE- LE BUMIDOM,  un nom : MICHEL DEBRÉ  ÎLIEN CHRISTIQUE »….

Que d’aventures pour moi créole pur jus, jamais sortie de mon trou !

Depuis, j’ai fait des tentatives plus ou moins longues de « retour au pays » Plus ou moins longues….Oui mais il semblerait,  jamais définitives !

Je suis retournée à Tournemire, les ronces ont envahi le paysage comme pour protéger ce beau château. Comme moi, il se protège d’une carapace afin de garder intacte la mémoire, les souvenirs, avec un refus d’effacer consciemment ou pas, les épisodes douloureux que j’ai pu vivre ici ou ailleurs… le but étant de comprendre ce qui m’arrive dans ma vie, de ne rien gommer de ce qui pourrait me faire avancer, malgré parfois ou souvent, la douleur lancinante de certains souvenirs.

On nous a fait miroiter les qualifications dont on rêvait. Arrivée en France la réalité était bien différente. Beaucoup de jeunes qui avaient cru pouvoir devenir infirmière, institutrice se retrouvèrent placés comme domestiques. A cela s’ajoutaient les difficultés de se loger. Le billet retour n’étant pas prévu dans ce programme, l’humiliation et la désillusion ont laissé des traces indélébiles chez certains.

Si « j’ai réussi » c’est par ma volonté, ma force de caractère, et aussi par chance. Mes racines ne me quittent jamais, mais c’est compliqué de repartir, je me sens bancale, en déséquilibre.

Si j’ai du mal à parler, à m’exprimer en public, en Loge….je peux enfin aujourd’hui m’exprimer avec mes écrits. C’est ma vie.

Pour autant mon expérience est positive, et n’a aucune commune mesure avec ceux de la Creuse.

Voilà ce que j’avais à vous raconter, j’ai essayé d’y mettre tout mon cœur et surtout toute ma vérité de ces moments vécus.

50 ans, des choses que ma mémoire a gardées intactes, et ce matin, juste ce matin, ce 5 Octobre, un brin de nostalgie, mais juste un brin…

Je voulais la partager avec vous.

Suzie FIGUIN

Paris, le 17 novembre 2021

Quand je relis cette planche (6 ans après l’avoir écrite), je réalise que, sans la Maçonnerie, je n’aurais jamais pu exprimer la dureté de l’épreuve que j’ai traversée à l’âge de 19 ans.  A qui aurais-je pu faire cet aveu sans souffrir de l’amertume des souvenirs ou m’attirer des propos désobligeants ? C’est grâce au travail sur soi qu’implique le cheminement maçonnique, grâce à l’écoute respectueuse de mes SS et FF, à la chaleur de leur fraternité que j’ai pu accéder à la parole. Mais il était important que mon témoignage soit entendu.

J’adhère pleinement aux propos de l’historien Henry Rousso (chargé de la conception d’un musée dédié aux victimes françaises d’attentats, prévu pour 2027) : « La mémoire est devenu un nouveau droit de l’Homme ». Je considère donc  que je participe à un devoir de mémoire pour toutes celles et tous ceux  qui ont souffert de cet épisode peu connu de l’histoire de France.

S.F.