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Lettre d'information de la GLMF - N° 14

Féminisme et rapport de domination

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Dossier : Féminisme et rapport de domination

Morale, éthique et rapports de domination

Qu’il était joyeux le mois de mai en 1968 !

Un vent de liberté soufflait partout dans le monde, la jeunesse explosait de dynamisme et d’enthousiasme et les pages belliqueuses écrites par la génération de papa allaient enfin se tourner.

Dans la foulée des manifestations contre la guerre au Vietnam, le « Flower Power » installait ses concerts, ses campements, ses manifestations joyeuses et ses préoccupations écologiques et pacifiques.

Un air nouveau soufflait sur le monde, les femmes accédaient à la contraception, les seins se montraient sur les plages, la liberté sexuelle s’exprimait partout sur les affiches, dans les théâtres, les cinémas, les salles de concert. Une contre-culture contestataire s’exprimait à travers toute la société.

La liberté sexuelle a incontestablement apporté aux femmes une plus grande maîtrise de leur corps. Dans la foulée, le voile s’est levé sur le plaisir féminin et l’émancipation des corps féminins a commencé. Dans la foulée, les mouvements féministes ont consolidé leur place dans la société.

Malgré la présence de nombreuses femmes dans les assemblées, les manifestations et les actions politiques, force est de constater que mai 68 n’a pas été un mouvement féministe mais qu’il a offert l’occasion à de nombreuses femmes de toutes générations de prendre conscience des discriminations qu’elles subissaient. Une conscience féministe a ainsi vu le jour.

La parole des femmes s’est libérée, dans les usines, les associations, au sein des Assemblées législatives. Relayée par des associations efficaces comme le MLF (Mouvement de Libération des Femmes) leur parole a été entendue parce qu’elle était forte.

Au sein des mouvements féministes beaucoup considèrent que la libération sexuelle a d’abord été une libération pour les hommes.
L’accès à la contraception a laissé croire à certains que le sexe sans risques était un droit au harcèlement.

Quoi qu’il en soit, l’accès au plaisir sans devoir subir le risque d’une grossesse non désirée a offert aux femmes une liberté jusque-là inconnue et a modifié profondément les rapports entre hommes et femmes.
La maîtrise de la fécondité a permis la liberté sexuelle qui a donné une nouvelle impulsion au mouvement féministe.

Sur le plan législatif, les années qui ont suivi ont vu de nombreuses victoires pour les femmes, quelques exemples  :

  • 1970 : La loi relative à l’autorité́ parentale conjointe supprime la notion de « chef de famille » du Code Civil.
  • 1972 : Le principe de l’égalité́ de rémunération entre les hommes et les femmes pour les travaux de valeur égale est reconnu.
  • 1975 : La loi autorise l’interruption volontaire de grossesse (IVG).
  • 1983 : La loi établit l’égalité́ professionnelle entre les femmes et les hommes.
  • 1993 : La loi du 8 janvier affirme le principe de l’exercice conjoint de l’autorité́ parentale à l’égard de tous les enfants, quelle que soit la situation des parents (mariés, concubins, divorcés, séparés).
  • 2000 : L’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et aux fonctions électives est garanti par la loi.
  • 2006 : La loi relative à l’égalité́ salariale entre les femmes et les hommes vise la suppression des écarts de rémunération.

Une parole collective des femmes se transmet dès lors à travers les mouvements féministes, elle est orientée vers les problématiques sociétales et les inégalités en matière de droit.
La façon dont mai 68 a abordé la question sexuelle n’a pas résolu la relation du rapport de domination du sexe masculin sur le féminin dans l’intime sans doute parce qu’il était moins « lisible » socialement et qu’il faisait l’objet, de la part des femmes, d’une forme d’intégration culturelle teintée de judéo christianisme.

Le mouvement MeToo a libéré la parole des femmes grâce à l’extraordinaire dynamique que permettent les réseaux sociaux.
C’est un peu comme si les femmes disaient : nous sommes vos égales, nous n’avons plus rien à prouver et maintenant nous n’accepterons plus de nous taire au sujet de la manière dont vous pensez pouvoir vous approprier notre corps et en abuser.
Avec le mouvement MeToo, ce sont les derniers tabous qui explosent. Ce sont les plus difficiles, ceux qui abordent le non-dit au sein des familles, les secrets les plus soigneusement gardés, ceux qui détruisent et alimentent le rejet de soi, la honte.

Libérer sa parole c’est aussi sortir du rôle de victime et se libérer du poids de la culpabilité qui change de camp.
La journaliste du Monde Pauline Croquet1 qualifie ainsi le mouvement Me Too : il s’agit d’un « mouvement social féminin du XXIe siècle, qui sait user des outils technologiques de l’époque pour faire apparaître un point de vue non pris en compte à la mesure de sa réalité massive et tragique ».

Dans le même article, Véronique Nahoum-Grappe, anthropologue française, ajoute :« A force de s’amonceler, de s’internationaliser, ces récits nés du “je” solitaire, glissant vers le “moi aussi”, et “elle aussi” et une autre encore, finissent par dessiner un “nous”, étonnante présence collective, où chacune reste debout près de sa phrase lancée […] »
Elle décrit ainsi les femmes qui ont lancé le mouvement : « Des femmes qui évoluent dans des milieux où elles ont pu « s’éloigner du système de croyance traditionnel qui lie sexualité illégitime, honte sociale et souillure morale de la femme »

D’autre part, et malgré le cyber harcèlement, Twitter constitue un espace plus sécurisant et simple d’accès pour s’exprimer que les espaces sociaux habituels que sont la famille, l’école, les lieux de travail, les manifestations.
L’expression directe sur les réseaux sociaux produit cependant aussi des effets pervers dont le principal est le risque de voir bafouer les droits de la défense.

Exprimer un événement traumatique qui s’est produit n’induit pas nécessairement le dépôt d’une plainte mais il est clair que la justice des médias est plus rapide et radicale que celle des tribunaux.Le risque existe mais il ne faut pas pour autant délégitimer la parole des femmes sous prétexte qu’il pourrait exister des abus.

Sur le plan des relations entre femmes et hommes, la question fondamentale est celle du consentement.

Elle mérite à elle seule une réflexion approfondie. Quels sont les critères qui permettent le consentement éclairé ? Une adolescente de 13 ans travaillée par les hormones peut-elle être consentante dans le cadre d’un rapport sexuel avec un adulte ? Une femme soumise à l’autorité de son conjoint, sans un sou et isolée peut-elle refuser un rapport sexuel ? Une femme seule avec des enfants à charge est-elle totalement libre de refuser les avances de son patron ?

La question du consentement ne peut se poser qu’en parallèle à celle de l’autorité et des limites de celle-ci.

Notre société évolue, la liberté sexuelle héritée de 1968, se confronte à la parole des femmes et aussi des hommes abusés et victimes de violences, la réponse ne se trouvera pas dans un néo puritanisme mais dans le respect du consentement, du droit de chacun et de chacune à dire « non » et de dénoncer les actes qui lui ont été imposés.

Pour que la liberté sexuelle soit celle de toutes et de tous et qu’elle contribue à l’épanouissement de relations harmonieuses entre partenaires il faut poser les bases d’une éthique du respect, d’une éthique du consentement.

 

Christiane VIENNE

 

#MeToo, du phénomène viral au « mouvement social féminin du XXIe siècle », Pauline Croquet, Le Monde, 14 octobre 2018

Young adult woman holding a sign with the hashtag MeToo
Simone de Beauvoir

C’est lui qui a commencé, m’sieur !

Oui, c’est lui qui a commencé ! Lui, c’est l’homme, l’humain masculin qui depuis toujours et en tous lieux est pétri de domination, voire de prédation. C’est vrai envers la nature, et c’est vrai aussi envers sa compagne. Nous allons essayer, à l’aide d’essais scientifiques pour les uns anciens, pour d’autres plus contemporains voire très récents, de dégager les origines de cette domination, d’en mesurer l’étendue, d’en envisager les manifestations. Pour conclure, on se dira : et si ce n’était pas définitif ?

Celui qui a commencé, qui a mis les pieds dans le plat, en quelque sorte, c’est le sociologue Pierre BOURDIEU, intitulant carrément son ouvrage de 1998 La domination masculine1  ! Avant lui, déjà d’autres scientifiques et intellectuelles s’étaient penché.es sur la question, que ce soit la philosophe Simone de BEAUVOIR2 ou l’écrivaine Benoîte GROULT3 pour les plus connues (mes excuses aux autres !). Dans les mêmes années 2000, l’anthropologue Françoise HERITIER4 poursuit le tableau : la domination masculine est universelle dans le temps et dans l’espace, plus ou moins symbolique, plus ou moins violente, selon des formes aussi diverses que variées mais bien réelles. Au début de ce siècle les Etudes de genre font leur place à l’Université et ainsi, plus récemment, quelques vingt années plus tard, d’autres scientifiques tentent de percer le mystère de cette universalité de la domination masculine, d’en comprendre les origines : c’est le tour du paléoanthropologue Pascal PICQ5, d’en décrire les manifestations ; puis celui de la journaliste Mona CHOLLET6 de se pencher sur les sorcières ; imaginer une masculinité qui ne serait plus viriliste mais égalitaire : c’est ce que fait l’historien Ivan JABLONKA7. C’est aussi, en quelque sorte ce que prône l’économiste Hélène PERIVIER8 en démontrant que sous des apparences de neutralité, l’économie favorise les rôles masculins et soumet à ses lecteurs une prise en compte ordinairement féminine du soin et des autres dans l’organisation sociale et économique. Il faudrait encore citer les sociologues Céline BESSIERE et Sibylle GOLLAC9qui mettent en évidence l’alliance objective des hommes de loi et des familles pour favoriser les garçons lors des successions et les hommes lors des séparations des couples, ou encore l’anthropologue Mélanie GOURARIER10 qui met en évidence que la recherche collective de virilité est pour ses membres, sous couvert de séduction des femmes, l’occasion de mépriser et dominer tant celles-ci que les autres hommes, ceux qui cherchent à vivre en harmonie et égalité avec elles.

Et que disent-elles, ces sommités issues de champs scientifiques divers ? Chacune est intriguée par cette domination masculine généralisée et cherche à en comprendre l’origine et la perpétuation, à en analyser les manifestations.

Il y a ceux qui, anthropologues, ethnologues ou historiens, interrogent leur discipline, remettent en cause les certitudes ou images d’Epinal concernant tant l’existence d’éventuels matriarcats que l’image de l’homme de Cro-Magnon à la chasse et sa compagne alimentant le foyer. Leurs recherches, pour être diverses finissent par converger : d’une part, si les espèces les plus proches de l’espèce humaine maltraitent elles aussi (hormis les singes bonobos) leurs femelles, s’il arrive au mâle de tuer les petits de sa compagne issus d’une autre union, aucune espèce ne tue ses femelles. Par ailleurs, l’étude des quelques dernières tribus humaines considérées comme primitives met en évidence que n’existe ni n’a jamais existé aucune société de type matriarcal. Certes il existe des sociétés humaines où les femmes ont quelque pouvoir, ou bien où c’est le mari qui quitte sa tribu pour intégrer celle de son épouse. Mais il n’existe aucune société où le pouvoir, la transmission du nom et celle des biens sont dévolus aux femmes. Exit le mythe d’un matriarcat antique ou exotique.

Un peu plus proche de nous dans l’Histoire est le cas des sorcières, accusées de tous les maux, martyrisées et assassinées. On peut en distinguer deux sortes : les sachantes et les révoltées. Les premières, guérisseuses, sages-femmes, connaissant les plantes ou tout simplement âgées et donc porteuses d’une certaine expérience, vont s’avérer dangereuses par le savoir qui est le leur. Danger pour un ordre patriarcal et clérical qui s’instaure dominant, le savoir en étant un des instruments ; les secondes peuvent être considérées comme les premières féministes car ce sont des femmes qui se revendiquent libres, refusent le destin inférieur qui leur est promis, l’ignorance dans laquelle elles sont tenues, et puis le mariage.

On voit là que la première domination masculine est celle qui a trait à la liberté des femmes : celle-ci est insupportable en tant que résistance à leur soumission. Car le destin de LA femme est un destin voué à la reproduction, au service, à l’entretien et la reproduction des forces de l’homme. Assimilées à des bêtes de somme, les femmes assurent simultanément la charge reproductive et les travaux assurés également par l’homme, au champ, à l’usine, à la mine… Assurant cette double fonction, les femmes ont toujours travaillé plus que les hommes. Le modèle de la femme au foyer, oisive, est en tant que modèle un mythe créé par la bourgeoisie pour preuve de son accession à l’aisance matérielle.

Benoîte Groult

La domination masculine, c’est ensuite, et on le voit avec l’exemple des sorcières, le maintien des femmes dans l’ignorance ; non seulement intellectuelle mais aussi, lors de leur invention, dans le non accès aux outils, réservés aux hommes. On aura beau jeu, ensuite de s’étonner ou jouer les Tartuffe, de trouver si peu de femmes créatrices ou inventrices ! Les pionnières ont été soit des filles ou compagnes d’hommes éclairés, soit se sont déguisées en homme pour étudier, agir, vivre.

Plus actuelle parce qu’enfin dénoncée est la violence exercée sur les femmes. Ne nous y trompons pas, elle a toujours existé, que ce soit à visée coercitive ou sexuelle. Ce qui se révèle au grand jour, c’est son ampleur, c’est la tolérance sociale, médiatique et judiciaire dont elle a jusqu’à présent bénéficié, et qui ne « passe » plus. Jusqu’à récemment encore, le harcèlement, les mains baladeuses ou les insultes pouvaient être considérés comme, certes, une atteinte à son intégrité, mais à laquelle il fallait se résigner, un peu comme un droit de cuissage de tous les êtres masculins envers tous les êtres féminins. Ce n’est désormais plus le cas, et les hommes eux-mêmes découvrent quelque peu effarés que ce que leur avait dit (ou ne leur avait pas dit) leur mère, leur compagne, leur sœur, leur fille était d’une part la vérité, d’autre part beaucoup plus généralisé qu’ils ne l’auraient pensé. Certains en sont devenus féministes, au sens où ils sont devenus des résistants actifs à un modèle de virilité qu’ils réprouvent.

Plus sournoise et donc moins visible car quelque peu honteuse dans une société démocratique qui se prétend égalitaire, est la domination économique. Des salaires féminins en moyenne inférieurs de 27% par rapport aux salaires masculins et des retraites amputées d’1/3. C’est beaucoup, 1/3! C’est en moyenne un peu moins de 1190€ pour les unes et un peu plus de 1880€ pour les autres ! Oui, elles exercent les métiers du bas de l’échelle, les moins valorisés, les moins rémunérés ; oui, elles arrêtent ou freinent leur carrière par des congés parentaux et des temps partiels (pas forcément choisis, d’ailleurs). Mais, cela c’est au profit de qui ? Au profit de l’entretien et de la reproduction des forces de travail des hommes et l’élevage (dire éducation serait plus correct, n’est-ce pas) des enfants. C’est un travail gratuit et invisible.
Et que dire des mamans solos ? Elles sont arrivées sur le devant de la scène au moment de la crise des gilets jaunes, ces mères seules dont le nombre au cœur des manifestants a surpris. Lors d’un divorce, la pension alimentaire due au parent qui aura la garde de l’enfant (la mère le plus souvent), qui n’est pas une subvention pour elle mais une contribution de l’autre parent aux frais liés à l’entretien et l’éducation de l’enfant, cette pension alimentaire est fixée non pas à partir des besoins de l’enfant mais basée sur ce que le parent (le père) pourra payer sans trop dégrader son mode de vie. Il arrive que certains se rendent insolvables au moment du divorce, juste au moment du divorce, et que leur situation s’arrange ensuite. Je dis ça … j’ai rien dit ! La pension alimentaire est fixée en moyenne à 150€. Suivez-moi bien : le seuil de pauvreté est actuellement fixé à 1100€ ; un enfant comptant pour ½ unité, il nécessite donc 550€. Si chacun des parents fournit pour lui 150€, de deux choses l’une : ou bien la justice considère qu’il est normal qu’un enfant vive en-dessous du seuil de pauvreté, ou bien ce sera au parent de garde d’assurer le complément alors que, justement, ses capacités professionnelles et donc ses revenus sont probablement amputées par cette responsabilité.

Mais il y a l’avenir, le « monde d’après » : celui de l’après-pandémie où les conditions de vie et de rémunération de ceux, celles surtout, qui nous auront sauvé.es du malheur ont été dénoncées ; celui d’après la prise de conscience de cette domination masculine avec les révélations de l’ampleur ignoble des prédations sexuelles ; celui où il est permis de réhabiliter l’utopie d’une société égalitaire. Si certains hommes crient à une soi-disant crise de la masculinité, d’autres pensent et appellent de leurs vœux une société de partage et d’harmonie entre les femmes et les hommes, basée sur l’égalité. Ils prônent pour ce faire une masculinité qui ne soit plus dominante, où le culte de la virilité, de la compétition, de la hiérarchie, de la rivalité ne serait plus la base de l’éducation des garçons mais où celle-ci prendrait en compte et cultiverait l’attention à l’autre.

Soyons de ceux-là, nous francs-maçons.

 

Claire DONZEL

 

1 Pierre BOURDIEU, La domination masculine, Ed. Seuil, 1998
2 Simone de BEAUVOIR, Le deuxième sexe, Ed. Gallimard, 1949
3 Benoîte GROULT, Ainsi soit-elle, Ed. Grasset, 1976
4 Françoise HERITIER, Masculin/Féminin II, dissoudre la hiérarchie, Ed Odile Jacob, 2002
5 Pascal PICQ, Et l’évolution créa la femme, Ed. Odile JACOB, 2020
6 Mona CHOLLET, Sorcières, la puissance invaincue des femmes, Ed. Zones, 2018
7 Ivan JABLONKA, Des hommes justes, du patriarcat aux nouvelles masculinités, Ed. Seuil, 2019
8 Hélène PERIVIER, L’économie féministe, Ed. Presses de Sciences Po, 2020
9 Céline BESSIERE et Sibylle GOLLAC, Le genre du capital, Ed. La Découverte, 2020
10 Mélanie GOURARIER, Alpha même, séduire les femmes pour s’apprécier entre hommes, Ed. Seuil, 2017

Du féminisme à l’universalité

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Appréhendé comme un ensemble de mouvements et d’idées philosophiques partageant un
but commun, le féminisme a constamment cherché à définir, promouvoir et obtenir l’égalité
politique, économique, culturelle, sociale, ainsi que juridique, entre les femmes et les
hommes. Le but visé est la consolidation de leurs droits dans la sphère publique, l’univers
professionnel et la vie privée. L’égalité homme-femme devant la loi a été la principale
motivation des combats menés par les mouvements les plus anciens au regard de la
libération et de l’émancipation des femmes au siècle des Lumières et dans d’autres
contextes historiques. Si le terme « féminisme » n’a pris son sens actuel qu’à la fin du XIXe
siècle sous les plumes d’Alexandre Dumas fils1 et d’Hubertine Auclert2, une grande diversité
d’analyses sociologiques et philosophiques a permis à la deuxième vague féministe
d’oeuvrer, dès la fin des années 1960 avec le Women’s Lib et le Mouvement de libération des
femmes (MLF), dans le sens de la spécificité du rapport de domination exercé sur les femmes
à travers la reformulation des concepts de patriarcat, de sexisme et d’environnement
familial en tant que lieu privilégié de la domination masculine, le « privé [étant] politique »3.
Les revendications des femmes sur le contrôle de leur corps – notamment l’avortement et la
contraception – ont soulevé la problématique des nouveaux rapports sociaux chers aux
féministes de la deuxième vague, la notion de « genre » entendant dans cette perspective
« dénaturaliser » les rapports entre les sexes. À partir des années 1990, dans le sillage du
Black feminism, les revendications de la troisième vague ont été exprimées par des
militantes féministes de groupes minoritaires4.

I – La première mouvance

Période de l’histoire du féminisme ayant eu cours entre 1850 et 1945, la première vague5
féministe a concerné les pays européens et les États-Unis où l’apparition du mouvement
féministe a marqué, à diverses périodes, le début de l’action militante jusqu’à l’accès au
droit de vote. En tout cas, la philosophe et poétesse médiévale Christine de Pizan avait
évoqué l’impact de la misogynie. Dans cet ordre d’idées, dans une chronique de Pierres de
touche, l’émission de la Grande Loge Mixte de France diffusée sur Radio Delta, les auditeurs
ont appris que, à la mi-septembre 1791, dans le postambule de la Déclaration des droits de
la femme et de la citoyenne, Olympe de Gouges avait plaidé le remplacement du mariage
patriarcal et marital par un « Contrat social de l’homme et de la femme » sur la base du
divorce6. Même si des initiatives sur les conditions féminines ont été prises avant le XIXe
siècle, un mouvement féministe a bel et bien marqué de son empreinte le début de cette
première vague. La seconde moitié du XIXe siècle a vu l’émergence du féminisme par le
truchement de la Convention de Seneca Falls de 1848 aux États-Unis7, la partielle liberté de
parole au début du Second Empire en France avec Victoire Léodile Béra (dite André Léo ou
Mme Champseix), l’aspiration féminine à plus de liberté en Allemagne et dans le reste de
l’Europe occidentale au cours des révolutions8, l’avènement du tsar Alexandre II en Russie…
Cette première vague, laquelle a ignoré les autres préoccupations féministes qui seront
revendiquées au début du XXe siècle par la plupart des féministes de la nouvelle génération,
est souvent présentée comme n’ayant cherché qu’à obtenir le droit de vote pour les
femmes. Rappelons que le droit à l’éducation et au travail, l’accès aux droits civils, la
maîtrise de la procréation ont aussi fait partie des revendications des luttes féministes de
cette première vague –le mouvement des suffragettes9 ayant débouché sur la diffusion des
tracts, les manifestations, le droit à la propriété, le divorce, les créations d’associations pour
bénéficier de tous les droits légaux relatifs à l’égalité entre les hommes et les femmes.
Mais, contrairement aux États-Unis où le mouvement féministe s’est affirmé dans un
contexte similaire10, son essoufflement s’est confirmé après la Première Guerre mondiale
dans les pays européens qui se sont enfin résolus à accorder aux femmes le droit de vote.
Cette reconnaissance, apparue comme la demande la plus importante, a symbolisé la
victoire alors que la situation des femmes n’était toujours pas semblable à celle des
hommes. Dans une Europe qui a perdu des millions d’hommes, la femme était remise au
foyer en vue du repeuplement. L’après-guerre a donc été caractérisée par une régression
importante, selon l’historien Richard J. Evans, alors que d’autres, comme Nancy F. Cott, ont
estimé que la période allant de 1920 à 1960 a servi d’étape transitoire.

 

1 Dans L’Homme-femme, l’auteur écrivait : « Les féministes, passez-moi ce néologisme, disent : Tout le mal
vient de ce qu’on ne veut pas reconnaître que la femme est l’égale de l’homme, qu’il faut lui donner la même
éducation et les mêmes droits qu’à l’homme ».
2 Le féminisme n’ayant jamais été en France un mouvement uniforme pour des raisons liées aux différences de
classe ou de religion, ainsi qu’aux choix politiques, des femmes, telle Hubertine Auclert, se sont associées à
d’autres mouvements, comme la franc-maçonnerie ou la libre pensée (In The Anti-feminist Mind and the
Suffrage Campaign : 1880-1914, Helen Chenut, Les antiféminismes, vol. 25, n° 1, 2012, pp. 37-53).
3 In The Personal Is Political, Carol Hanisch, dans Notes from the Second Year : Women’s Liberation in 1970.
Cette expression féministe anglo-américaine reprise par Kate Millett dans Sexual Politics, dans l’essai publié en
1970, a résumé les bases psychologiques de l’oppression patriarcale, revendication première des féministes
« radicales » de l’époque.
4 À travers le monde, de nombreux courants ont également incarné la pensée féministe : féminismes libéral,
socialiste, radical, matérialiste, pro-sexe, anarchiste, intersectionnel, antispéciste, théologie féministe…
5 Le terme de « première vague »a émergé a posteriori, dans les années 1960, lorsque des féministes ont
assumé leur appartenance à la deuxième vague. Pour la toute première fois, dans un article du New York Times
Magazine de mars 1968, la journaliste Martha Weinman Lear a introduit la notion de « vagues » féministes –
ayant de facto unifié et circonscrit le mouvement passé qui avait pensé différemment le combat pour l’égalité.

6 In Olympe de Gouges, Marie-José Freling et Gaspard-Hubert Lonsi Koko, Pierres de touche, sur Radio Delta, le
12 avril 2020, émission auditionnée le 27 février 2021 (https://djpod.com/radiodelta/glmf-pierres-de-touche-1-
12-avril-2020-une-emission-de-la-grande-loge-maconnique-de-france).
7La Convention de Seneca Falls, laquelle s’est tenue les 19 et 20 juillet 1848 à Seneca Falls dans l’État de New
York, a été la première convention sur les droits des femmes à s’être déroulée dans le territoire américain. Elle
a réuni à peu près deux cents personnes parmi lesquelles figuraient Elizabeth Cady Stanton, Lucretia C. Mott et
Abby Kelley – trois figures marquantes du féminisme américain – et plusieurs représentants de la tendance
abolitionniste à l’instar de Frederick Douglass. Elle s’est achevée par la signature de la « Déclaration de
sentiments », en tant qu’acte fondateur du mouvement féministe outre-Atlantique.
8Le Printemps des peuples, ou Printemps des révolutions, renvoie à un ensemble de soulèvements populaires
qu’a connu l’Europe en 1848.
9 Au sens strict, le terme « suffragettes » a désigné les militantes de la Women’s Social and Political Union.
Cette organisation, créée en 1903 afin de revendiquer le droit de vote des femmes au Royaume-Uni, a mené
des actions sur la base de la provocation. Celles-ci ont rompu avec la bienséance qui dominait jusqu’alors le
mouvement suffragiste britannique. Par extension, ce terme a parfois fait allusion à l’ensemble des militantes
favorables au droit de vote des femmes dans le monde anglo-saxon.
10 Aux États-Unis, des associations de défense des droits civiques, comme la World Young Women’s Christian
Association (World YWCA), sont parvenues à rassembler les personnes antiségrégationnistes et les féministes.
Des groupes pacifistes, tel le Women Strike for Peace fondé en 1961, ont harmonisé les actions des féministes
de la première vague avec celles de nouvelles générations qui seraient au coeur de la deuxième mouvance. Les
syndicats ont également mené des combats afin d’obtenir l’égalité des droits dans le monde du travail. Cette
coordination a permis dans certains États, au début des années 1960, le vote de lois ayant interdit l’inégalité
salariale. En 1963, l’État fédéral a établi le Federal Equal Pay Act sur tout le territoire de l’Union.
manifeste des 343 paru dans le n° 334 du Nouvel Observateur du 5 avril 1971:

II – La deuxième mouvance

La majorité des auteurs et des historiens a situé la deuxième vague du féminisme, laquelle a
émergé aux États-Unis et s’est peu à peu exportée à d’autres pays du monde, entre les
années 1960 et 1970. En effet, dans le prolongement de la première vague ayant
principalement concerné le droit de vote et les droits fondamentaux, elle s’est focalisée
davantage sur la sexualité, la place de la femme dans la famille, les droits liés à la
procréation et à l’avortement libre et gratuit, la garde des enfants et les agressions
conjugales comme le viol…
La publication en 1963 de The Feminine Mystique (La Femme mystifiée)11 aux États-Unis par
Betty Friedan, influencée par Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, a été suivie de la
diffusion, dans le cadre de la Commission sur le Statut des Femmes, du rapport de John F.
Kennedy sur l’égalité des sexes. La révélation des discriminations contre les femmes a
abouti, en fin de compte, à la constitution de nombreux groupes de femmes aussi bien dans
des États qu’à l’échelle fédérale. La poussée progressiste s’est confirmée avec les avancées
législatives telle la loi sur l’égalité des salaires en 1964, ou la décision de la Cour suprême
des États-Unis ayant abrogé l’une des dernières Comstock laws12 sur l’interdiction de la
contraception (affaire Griswold v. Connecticut). Les années 1960 et 1970 ont constitué une
période avantageuse pour la cause des femmes. Parmi les victoires des mouvements
féministes, figurent, entre autres, l’extension en 1967 de la discrimination positive au profit
des femmes, la reconnaissance de l’illégalité du viol conjugal, la loi promulguée en 1972 sur
l’égalité dans l’éducation à propos des femmes (Women’s Educational Equity Act) ou la
légalisation du divorce par consentement mutuel. Ces faits auraient sans conteste permis un
début de changement des mentalités dans la société américaine.

En France, Le Deuxième Sexe, l’essai de Simone de Beauvoir publié en 1949, s’étant inspiré
des mouvements féministes anglo-saxons les Women’s Lib, a servi des terreaux à la
naissance de la seconde vague. À partir de 1970, des groupes se sont organisés à l’aide des
actions communes. En mai, le journal L’Idiot international de Jean-Edern Hallier a publié le
Combat pour la libération des femmes, texte suivi d’une action orchestrée le 26 août 1970
par des femmes – dont Christiane Rochefort, Christine Delphy et Monique Wittig –pour
déposer une gerbe sous l’Arc de triomphe en hommage à la femme du Soldat inconnu. Des
actions ont aussi été menées contre l’obligation des épouses, jusqu’au 13 juillet 1965, de
demander une autorisation maritale pour travailler et ouvrir seules, nominalement, un
compte en banque…

À l’initiative des journalistes Jean Moreau et Nicole Muchnik, Simone de Beauvoir a rédigé le
manifeste des 343 paru dans le n° 334 du Nouvel Observateur du 5 avril 1971:

« Un million de femmes se font avorter chaque année en France. Elles le font
dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles
sont condamnées, alors que cette opération, pratiquée sous contrôle médical,
est des plus simples. On fait le silence sur ces millions de femmes. Je déclare que
je suis l’une d’elles. Je déclare avoir avorté. De même que nous réclamons le
libre accès aux moyens anticonceptionnels, nous réclamons l’avortement libre. »

Il faudra attendre l’adoption de la loi Veil du 17 janvier 1975, dépénalisant l’interruption
volontaire de grossesse, pour savourer la victoire du droit à l’avortement. Toutefois,
précédemment, les luttes féministes ont permis la légalisation du droit à la contraception en
1967 et 1974, la mixité des concours de la fonction publique en 1974, l’interdiction des
licenciements motivés par le sexe ou la situation familiale des personnes, l’instauration du
divorce par consentement mutuel… Dans cette optique, des femmes immigrées ou exilées
originaires d’Amérique du Sud, d’Afrique subsaharienne ou du Maghreb ont mis sur pied,
dans les années 1970-1980, des associations locales sur des thèmes similaires mais relatifs à
leur pays ou région d’origine, notamment d’un point de vue politique, culturel et social13.
Les mouvements féministes se sont aussi manifestés dans un bon nombre de pays, dont :
– le Royaume-Uni : publication de l’ouvrage de Germaine Greer intitulée La Femme eunuque
qui deviendrait un best-seller mondial, création du premier magazine féministe radical Spare
Rib lancé par Marsha Rowe et Rosie Boycott, loi sur la propriété des femmes mariées en
1964, légalisation de la contraception et gratuité de la pilule contraceptive en 1974,
avortement sous certaines conditions, vote de la loi sur l’égalité des salaires en 1970, ainsi
que ceux de la loi sur la discrimination sexuelle en 1975 et sur la violence domestique en
1976 ;
– l’Allemagne : publication sur le modèle français d’un texte de 374 femmes ayant reconnu
leur propre avortement, division du travail dans la société avec comme point central la
question des tâches ménagères, multiplication des revues et création des maisons d’éditions
spécialisées en problématiques féminines…

Cette deuxième vague a fini par susciter une critique antiféministe qu’ont dénoncée
quelques personnes comme Susan Faludi dans son livre Backlash : The Undeclared War
Against American Women. Dans cet ouvrage, l’auteure a décortiqué et mis à jour les
stratégies patriarcales qui visaient l’arrêt pur et simple du féminisme, ainsi qu’un retour des
femmes sous la tutelle masculine. Il s’est agi du discrédit du féminisme, en tant que
générateur du malheur des femmes désormais seules et non indépendantes. Les arts, le
cinéma et les médias n’ont pas hésité à accréditer une image de la féminité par rapport à
une variante propre à l’ancien modèle – la femme séduisante ne pouvant se réaliser que
lorsqu’elle est une mère parfaite –, problématique qu’a notamment abordée l’historienne
Angela Davis dans women’s studies14.
Pour les femmes noires qui se sont senties exclues du mouvement féministe, le féminisme
de la deuxième vague concernait seulement les Blanches bourgeoises. Par conséquent, en
1982, le livre intitulé All Feminist are White, All Blacks are Men : But Some Of Us Are Brave a
compilé différents textes féministes. L’ouvrage Femmes, race, classe d’Angela Davis, rédigé
en 1983, a tenté d’analyser historiquement les raisons ayant poussé les Noires à se
détourner des luttes féministes. Dans un article paru en 1989, Demarginalizing the
Intersection of Race and Sex : A Black Feminist Critique of Antidiscrimination Doctrine,
Feminist Theory and Antiracist Politics, la juriste et professeure Kimberlé Williams Crenshaw
a défini la notion d’intersectionnalité dès lors qu’une femme noire était en proie à
l’intersection de deux oppressions : le fait à la fois d’être du sexe féminin et d’avoir la peau
noire, ces oppressions interagissant et se renforçant. À propos de cette intersectionnalité,
l’Institut canadien de recherches sur les femmes a affirmé en 2006 que :

« dans l’ensemble, la deuxième vague féministe a laissé de côté beaucoup de
femmes. Durant toute cette période, les mouvements de femmes minoritaires
ont contesté l’hypothèse selon laquelle les femmes blanches de classe moyenne
pouvaient prétendre représenter toutes les femmes, alors qu’un grand nombre
ne parvenait pas à s’identifier à cette définition homogène. […] Selon ces
féministes, la race, l’ethnicité, les sexualités, la classe sociale et le pays d’origine
[étaient] des facteurs tout aussi importants, sinon plus importants, pour
déterminer la manière dont les femmes [vivaient] et dont la société les [a
définies] ».

À la suite de la parution en 1992 aux États-Unis de The Straight Mind and Other Essays de
Monique Wittig, a émergé la théorie queer. L’intersectionnalité et la théorie queer ont donc
ouvert la voie à une troisième vague féministe axée sur la diversité, que Rebecca Walker, la
fille de la féministe noire Alice Walker, a préconisée en 1992.

 

11 Dans cet ouvrage, l’auteure a vivement critiqué l’image de la femme véhiculée par les médias et s’est
insurgée contre la cellule familiale comme modèle du bonheur. Pour Betty Friedan, l’une des fondatrices de la
National Organization for Women (NOW, à savoir« maintenant »), la limitation des femmes à la sphère privée
était un gaspillage de leur potentiel.
12 Adoptée en 1873 par le Congrès des États-Unis d’Amérique, la loi fédérale Comstock visait la « suppression du
commerce et de la diffusion de littérature obscène ou d’objet à usage immoral ». Par extension, les Comstock
laws ont concerné l’ensemble des lois, ayant dérivé de celles-ci, adoptées par 24 sur les 50 États américains.
13 In Diversité des mouvements de « femmes dans l’immigration », Nadia Châabane, Les cahiers du CEDREF,
n° 16, 2008, pp. 231-250.
14 Un champ d’études interdisciplinaire sur la politique, la société, les médias et l’histoire depuis des
perspectives féminines et/ou féministes incluant l’analyse de discours intersubjectifs, l’intersectionnalité, le
multiculturalisme, le féminisme transnational, l’auto-ethnographie et les pratiques en matière de lectures
relatives à la théorie critique, au post-structuralisme et à la théorie queer.
15 In Becoming the Third Wave, Rebecca Walker, Ms. Magazine, 1992, pp. 39-41.

Angela Davis

III – La troisième mouvance

La troisième vague féministe qu’a prônée Rebecca Walker, dans les années 1990, s’est
appuyée sur un large ensemble de revendications politiques et de pratiques artistiques,
mises en avant à partir des années 1980 – aux États-Unis d’abord, puis en Europe
occidentale – par un bon nombre de groupes minoritaires et ethno-culturels. Il a été
question d’une rupture imposée, parfois dans la continuité, par une nouvelle génération de
féministes. Ces dernières ont intégré à leurs luttes des revendications, ignorées par les
adeptes de la deuxième vague, concernant les femmes considérées comme doublement
marginalisées ou stigmatisées : femmes non blanches, autochtones, lesbiennes, gender fluid,
prostituées, intersexuées, personnes handicapées ou encore grosses…
Contrairement aux deux premières vagues, la nouvelle mouvance féministe s’est constituée
en courants non homogènes et incohérents, dénués de ligne idéologique claire ayant rendu
difficile, voire impossible, une catégorisation dans le temps. L’appellation « troisième
vague » s’est d’ailleurs imposée tard dans le vocabulaire courant des féministes
francophones, dont plusieurs préféraient le terme « jeunes féministes » en guise de
dénomination. Le décalage était aussi dû aux très rares traductions en français des oeuvres
porteuses de la nouvelle tendance, celles qui ont subi ce regrettable sort l’ont été avec un
retard d’au moins une dizaine d’années.
Pour l’écrivaine Barbara Findlen, à propos de la conjoncture particulière dont les générations
X16 et Y17 sont issues :
« cette génération a été modelée par des événements et circonstances uniques, propres à
notre époque : le VIH/sida ; les assauts contre le contrôle des naissances ; le recul de l’action
positive (affirmative action) ; la visibilité croissante des diverses formes de famille ; l’avancée
des études féministes ; la montée des technologies, de la consommation et des médias de
masse ; le multiculturalisme ; l’affirmation d’une conscience planétaire ; l’ascension du
mouvement lesbien/gay/bi/trans ; une meilleure connaissance de la sexualité ; et,
finalement, le féminisme, qui était déjà dans [l’enfance] une force sociale majeure. Toutes
ces réalités ont alimenté et formé [les] approches du féminisme »18.

L’intercalation de cette génération entre celles des baby-boomers et de la génération Y a
davantage complexifié et morcelé, du point de vue sociologique, l’existence des filles nées
après le baby-boom. Par conséquent, la catégorie universelle « femme » a non seulement
perdu une certaine acuité, quant à l’oppression vécue par les femmes, mais, selon les
penseurs de la troisième vague, elle n’a plus représenté le seul paramètre à prendre en
compte.
La totalité de la sexualité a donc bénéficié d’une attention nouvelle et d’une image très
positive, grâce à la troisième vague soutenue notamment par un discours sex-positive aux
États-Unis (féminisme pro-sexe) et portée en France par Virginie Despentes, Sam Bourcier et

Paul B. Preciado, ou alors par un regard féminin sur les femmes19prôné sous la forme d’une
transgression (rébellion envers la société patriarcale) ou d’une subversion par Nathalie
Sarraute, Marguerite Duras et Marie Darrieussecq. Mais certains ont reproché à cette
dernière mouvance d’avoir contribué, entre autres, au recul du sentiment d’appartenance
ayant uni les femmes autour d’une cause commune et d’un particularisme analogue :
l’identité spécifique à la femme.

Rebecca Walker

En guise de conclusion

Dans ce troisième millénaire marqué par la globalisation, le combat pour le triomphe des
droits fondamentaux de la personne ne doit plus se réduire aux seules revendications
d’ordre sexuel. De plus, les liens entre les hommes et les femmes doivent permettre de
dépasser les contraintes du féminisme et du machisme, les effets contreproductifs de la
phallocratie et de la gynécocratie. L’idéal devrait consister à ce que, la main dans la main,
l’homme et la femme puissent oeuvrer dans la lutte contre les vrais rapports de domination
et les véritables lignes de fracture sociale, ainsi que celles d’exclusion de toutes sortes
relatives au sexe, au penchant sexuel, à l’âge, à l’état de santé, à la couleur de peau, à la
morphologie…Bernique le virilisme et l’instinct de la femelle menthe religieuse ! Au lieu de
continuer de s’affronter au détriment de l’universalité, le masculin et le féminin doivent
plutôt agir d’un commun accord en vue d’une complémentarité favorable à une Humanité
meilleure et davantage éclairée, à une société au sein de laquelle devraient indistinctement
vivre hommes et femmes, homosexuels et hétérosexuels…Dans l’absolu, comme l’a bien
expliqué Marie Darrieussecq20, l’avenir de l’Humanité dépend d’une réflexion collective
indépendamment du sexe.

 

 

Gaspard-Hubert Lonsi Koko(*)

(*)Essayiste réformiste, Gaspard-Hubert Lonsi Koko est l’auteur de nombreux ouvrages dont Le regard africain
sur l’Europe, Quelle crédibilité pour les Nations Unies au Kivu !, La conscience bantoue, Les figures marquantes
de l’Afrique subsaharienne

 

16 La génération X désigne, selon la classification de William Strauss et Neil Howe, le groupe des Occidentaux
nés entre 1966 et 1976. D’autres spécialistes l’ont définie par rapport à la période 1961-1981 ou 1962-1971.
17 La génération Y, ou les milléniaux, regroupe les personnes nées entre le début des années 1980 et la fin des
années 1990. Plus précisément, elle aurait débuté en 1984 et se serait terminée en 1996, selon un article paru
dans Harvard Business Review. L’agence Statistique Canada a situé sa périodicité entre 1972 et 1992, l’ayant
ainsi fait succéder par la génération X et précéder par la génération Z (1997 et 2010).
18 In Listen up : Voices from the Next Feminist Generation, Barbara Findlen (dir), Introduction, Seal Press, Seattle,
2001.
19 Synthèse des propos d’Agnès Varda qui ouvre le film Filmer le désir, réalisé par Marie Mandy
(Belgique/France, 2001).

 

 

Bibliographe sommaire
Femmes, race, classe, Angela Davis, Éditions des femmes – Antoine Fouque, Paris, 2020 ;
Les Noirs lumineux du XVIe au début du XXe siècle, Gaspard-Hubert Lonsi Koko,
coll.Démocratie& Histoire, L’Atelier de l’Égrégore, Paris, 2020 ;
Histoire du féminisme, Michèle Riot-Sarcey, coll. Repères, La Découverte, Paris, 2008 ;
Feminist Waves, Feminist Generations : Life Stories from the Academy, Hokulani K. Aikau,
Karla A. Erickson et Jennifer L. Pierce, University of Minnesota, Minneapolis, 2007 ;
Routledge International Encyclopedia of Women : Global Women’s Issues and Knowledge,
Cheris Kramarae, Dale Spender, Routledge Library Editions, New York, 2000 ;
Histoire des femmes en Occident : Le XXe siècle, Michelle Perrot et Georges Duby, de
Françoise Thébaud (dir), t. 5, Plon, Paris, 1992 ;
The Feminists : Women’s Emancipation Movements in Europe, America and Australasia
1840-1920, Richard J. Evan, Routledge Library Editions, New York, 1977 (2014);
Backlash : La guerre froide contre les femmes, Susan Faludi, Éditions des femmes – Antoine
Fouque, (trad) Lise-Éliane Pommier, Évelyne Châtelain-Diharce et Thérèse Réveillé, Paris,
1993.