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Lettre d'information de la GLMF - N°18

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Mettre le nez hors de la tanière ?

«  L’intellectuel ne saurait témoigner et agir au service de la liberté que s’il a le courage de choisir la solitude. Qu’il se mette à chasser en bande, et il devient le pire des sycophantes, le serviteur le plus méprisable du conformisme et de la raison d’Etat ». Jacques Julliard

Nathalie Heinrich, née le 3 août 1955 à Marseille est une sociologue spécialiste de l’art contemporain, directrice de recherche au CNRS, auteur d’une quarantaine d’ouvrages portant sur le statut d’artiste et la perception esthétique, les crises d’identité, l’épistémologie des sciences sociales, et les valeurs. Habitués que nous étions à ses autres ouvrages qui se déroulent dans une logique sociologique classique, nous découvrons avec surprise une manière très militante, dans son écrit, de traiter de trois sujets qui lui tiennent à coeur apparemment depuis longtemps et avec lesquels elle a des comptes à régler : l’identitarisme, le néo-féminisme et les nouvelles censures. Pour se faire, elle rassemble dans son livre des articles publiés dans des revues diverses, ce qui amène parfois, hélas, à un certain nombre de répétitions.

L’orientation du livre va aller vers une comparaison entre le mode de vie culturel français et les influences exercées sur lui par les Etats-Unis, notamment la montée en puissance des « studies », ces domaines du savoir inventées non plus à partir des disciplines traditionnelles ( histoire, sociologie, psychologie, anthropologie, etc.) mais des objets définis en termes d’appartenances communautaires ( « Gender studies, « queer studies », « colonial studies », etc.). Naturellement, le communautarisme est très critique à l’égard de l’universalisme. La première critique faite à l’universalisme est son manque de réalité : il ne serait que formel, limité à la question des droits, mais incapable de conférer concrètement une véritable identité. Socialement, les discriminations ne seraient en rien empêchées par ce refus de donner un statut politique aux races, aux sexes, aux religions, etc., et serait même favorable aux inégalités de traitement qu’il motive. Une deuxième critique consiste à affirmer que l’universalisme n’est qu’un point de vue occidentalo-centré, une tentative d’imposer au monde une vision propre à l’Occident. Une troisième critique, liée à la précédente, accuse l’universalisme de n’être qu’un communautarisme de dominants, déguisé sous le masque d’une revendication de commune appartenance à l’humanité qu’il détournerait à son seul profit. Une quatrième critique reproche à l’universalisme sa prétention à effacer la diversité, à refuser la pluralité des cultures, à éradiquer les différences, à vouloir rendre tous les hommes semblables au motif qu’il les voudrait égaux.

Bien entendu, les partisans de l’universalisme vont reprocher un certain nombre de choses au communautarisme : celui-ci refuserait la suspension des différences en matière de droits au profit de leur affirmation, en appuyant l’identité individuelle sur l’assignation systématique à des collectifs d’appartenance imposés à la naissance et non-choisis : couleur de la peau, sexe, religion ou orientation sexuelle. Cela constituerait une atteinte à la liberté en enfermant les individus dans des collectifs essentialisés, alors que sous le régime de l’universalisme républicain, les citoyens n’ont de comptes à rendre qu’au collectif général et abstrait de la nation et demeurent donc libres d’adapter leur identité aux différents contextes dans lesquels ils circulent. La deuxième critique adressée au communautarisme est qu’il serait l’ennemi de l’égalité : en effet, dès lors que le statut des citoyens serait défini par des appartenances originelles ( famille, sexe, religion ) ceux-ci ne pourraient « naître égaux en droit ». Enfin, une troisième critique consisterait en une atteinte à la fraternité : l’imposition d’une grille de lecture identitariste et différentialiste, couplée à la diabolisation de toute autre position ne peut que favoriser le séparatisme, aller vers une « fractionnalisation du monde social ». Pour les partisans de l’universalisme, il ne s’agit pas de nier les différences mais de mettre en avant ce qui rassemble ; il ne s’agit pas non plus de renier ses convictions, notamment religieuses, mais de rester dans la discrétion de la laïcité, au lieu d’en faire une identité qui serait une citoyenneté. Par exemple, outre-Atlantique, la gauche radicale utilise constamment le mot « race », alors qu’en France elle exige son abolition. Dans la culture anglo-saxonne tout individu peut se sentir autorisé à intervenir dans l’espace public en tant que représentant d’une communauté, alors qu’en France c’est plutôt en tant que porteur de valeurs considérées comme universelles que l’individu s’autorise à exprimer ses points de vue, ce qui laisserait à la discussion un espace plus ouvert.

Nathalie Heinich

Pour Nathalie Heinich, d’autres sujets de controverse viennent se greffer à partir de la manière dont on vit la différence entre universalisme et communautarisme. C’est le cas, pour elle, des dérives du néo-féminisme et de la transformation des concepts de bien et de mal. Bien entendu, le regard sur la question de l’Islam en France et la place qu’il accorde aux femmes est largement abordé, avec une critique véhémente de ceux, à gauche qui défendrait la défense de la culture musulmane concernant les femmes ( page 70 ) : « Alors, camarades qui vous dites et vous pensez de gauche, il est temps de choisir votre camp : de quels musulmans décidez-vous de soutenir le combat ? Allez-vous enfin accepter de lutter pour la liberté des musulmanes de ne pas se voiler sans risquer la stigmatisation – ce risque qui pousse trop d’entre-elles, en France et ailleurs, à « choisir » le voile juste « pour avoir la paix » ? La réponse ne relève ni de la « panique », ni du moralisme : elle relève de l’intelligence politique, grâce à laquelle la France pourrait devenir non plus la risée des aveugles, mais un modèle ». L’auteur se définit comme féministe à tendance universaliste où l’homme n’est pas diabolisé ( page 93 ) : « Les hommes ne sont ni mes ennemis ni des violeurs en puissance, mais des alliés dans notre combat communs pour les valeurs qui font l’humanité : l’égalité des droits, la liberté, la dignité, la civilité ». Mais les intellectuels doivent se méfier d’eux-mêmes, comme le suggère George Orwell, car portés au totalitarisme : la nuit du 4 août 1789 a débouché sur la Terreur et le renversement du tsarisme sur le stalinisme …

Nathalie Heinich pointe dans son livre le danger pour l’esprit français républicain d’être peu à peu colonisé par le vécu intellectuel anglo-saxon ( page 77 ) : en effet, au-delà de la définition purement théologique des termes, la France se « protestantise », c’est-à-dire que la vie « paroissiale » ( religion, races, sexe ), chère au calvinisme commence à prendre le pas sur la notion de citoyen. Contrairement au catholicisme où le pouvoir vient « d’en haut » et où les décisions « retombent » ( ce qui sera le modèle que prônera la Révolution Française républicaine de 1789, comme imitation ) vers les sujets, le monde anglo-saxon, lui, propose la pensée individuelle et « paroissiale » comme organisation de base de l’État. Impossible de se définir, hors appartenance, comme citoyen dans le monde anglo-saxon, qui relève plus d’une fédération associative que d’un ordre. La politique du « Pas de Pape » !

Merci à Nathalie Heinich pour ce beau sujet de réflexion. Tiens, pour finir, nous pourrions nous amuser à calquer l’interrogation du livre sur la Franc-Maçonnerie : celle qui relève de l’international, prend naissance au sein de la Grande Loge Unie d’Angleterre, largement majoritaire dans le monde, relèverait d’une logique communautariste de type protestant ; et celle qui serait minoritaire relèverait du républicanisme universaliste de type catholique . Serions-nous, de nouveau, dans des guerres intestines déguisées entre protestantisme et catholicisme?

La vie est compliquée, mais allez en paix!

Michel Baron

Oser l’universalisme contre le communautarisme, Nathalie Heinich.
Editions Le Bord De l’Eau. 2021.
136 Pages.

Bibliographie : 

– Barbéris Isabelle : L’art du politiquement correct. Paris. PUF. 2019.
– Bourdieu Pierre: La domination masculine. Paris. Ed. Du Seuil. 1998.
– Dubreuil Laurent : La dictature des identités. Paris. Ed. Gallimard. 2019.
– Heinich Nathalie : Être écrivain-Création et identité. Paris. Ed. La Découverte. 2002.
– Heinich Nathalie : Etats de femme. L’identité féminine dans la fiction occidentale. Paris. Ed. Gallimard. 1996.
– Heinich Nathalie : L’art en conflits. L’oeuvre de l’esprit entre droit et sociologie. Paris. Ed. La Découverte. 2002.
– Heinich Nathalie : La sociologie de l’art. Paris. Ed .La Découverte. 2004.
– Heinich Nathalie : La sociologie de Norbert Elias. Paris. Ed. La Découverte. 2010.
– Heinich Nathalie : Guerres civiles et art contemporain. Une comparaison franco-américaine. Paris. Ed. Hermann. 2010.
– Heinich Nathalie : Des valeurs. Une approche sociologique. Paris. Ed. Gallimard. 2017.
– Heinich Nathalie : L’élite artiste. Paris. Ed. Gallimard. 2018.
– Heinich Nathalie : Ce que n’est pas l’identité. Paris. Ed. Gallimard. 2018.
– Scott Joan : La citoyenneté paradoxale. Les féministes françaises et les droits de l’homme. Paris. Ed. Albin Michel. 1998

Le débat de l’émission Pierres de touche #37 avait pour thème “« L’identité entre appartenance et chemin d’émancipation» “.

 

Les invités étaient :

 

Nathalie HEINICH,   sociologue, directrice de recherche au C.N.R.S., auteure de Ce que n’est pas l’identité (éditions Gallimard) ; signataire de l’Appel de l’observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires (Le Point du 14 janvier 2021) ;

Nedjib Sidi MOUSSA, politologue, auteur de La Fabrique du musulman (éditions Libertalia) ;

Michel BARON, philosophe et psychanaliste, membre de la G.L.M.F.  et contributeur hebdomadaire de Pierres de touche.

 

Pour écouter l’émission Pierres de touche #37 , https://deltaradio.fr/2021/01/pierres-de-touche-lhiver-37-identite-entre-appartenance-et-chemin-demancipation-dimanche-24-janvier-2021-podcast/

 

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