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Lettre d'information de la GLMF - N°16

C’est la rentrée !

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Youpi, c’est la rentrée !

Rien que de prononcer le mot « rentrée » il me revient comme un goût d’enfance dans la bouche. Celui des bonbons Napoléon au citron, ça pique un peu, c’est sucré et acide et finalement délicieux.

La rentrée c’est aussi ce sentiment d’aller vers un inconnu un peu connu, un sentiment d’inquiétude mêlé d’excitation à l’idée des retrouvailles, le bonheur de sentir à nouveau l’odeur de la classe, du papier, des vêtements neufs et des crayons.

La rentrée c’est aussi la découverte, nouvelle classe, nouveaux enseignants, nouveaux condisciples et c’est baigné de l’idée, vais-je trouver ma place ?

Rentrer au travail, rentrer au bureau, rentrer à l’école, rentrer dans sa loge, c’est retrouver ce que l’on avait quitté pour se remettre au travail, les vacances sont terminées.

Notre retour à une vie maçonnique « normale » est imprégné de sentiments multiples et parfois contradictoires, le bonheur de retrouver avec nos frères et sœurs, l’émotion du rituel partagé. Pour certains c’est plutôt la crainte de sortir de ce qui était devenu leur cocon protecteur dans l’intimité de leurs appartements ou maisons. Pour d’autres, le travail a continué tout simplement sous une autre forme.

Pour tous cependant, le travail a repris, tout est pareil et tout a changé, le rituel se déroule avec quelques hésitations, les mots ne reviennent pas tout de suite, quelques rires soulignent les maladresses mais la joie est présente. Sur les parvis, l’on s’inquiète des absents, l’on prend des nouvelles, l’on essaie de combler les trous de tout ce qui s’est passé depuis la dernière tenue, l’on se réjouit des malades guéris, l’on pleure ceux qui y ont laissé la vie, l’on se dit que dorénavant l’on va s’aimer mieux, être encore plus fraternels car tout peut arriver !

Cette trop longue période de « vacance » n’a pas été une période vide, un creux que nous n’avons pas réussi à combler, nous avons aussi appris, grandi et nous ne sommes plus tout à fait qui nous étions, simplement un peu différents. Notre regard s’est arrêté sur d’autres priorités, il a fallu gérer la solitude, les relations distendues avec nos proches ou à l’inverse parfois trop tendues car trop proches pendant le confinement et nous avons appris.

Notre place est réservée, elle nous attend, chaque objet est à sa place, la lumière des bougies nous éclaire et nous sommes rentrés à la maison, comme Ulysse à Ithaque. Ce n’est pas le chien qui nous a reconnus mais tous nous ont reconnus. Comme Ulysse nous avons résisté au chant des sirènes et avons retrouvé notre chemin.

L’heure est aux projets, à la prévision des planches, à l’accueil des profanes qui ont attendu si longtemps, aux TBO et TBF, à recevoir les visiteurs et à la joie des retrouvailles.

Alors, en route vers de nouvelles aventures !

Christiane Vienne

Une rentrée universitaire

Cette rentrée a été scrutée de près, tant les deux dernières années universitaires et la rentrée précédente ont été perturbées par une nouvelle organisation des enseignements, des examens et de la vie tout court. Certes, le COVID a, pour certains, correspondu à un retour dans le cocon familial, avec ses avantages (on mange à sa faim) et ses inconvénients (on retrouve une tutelle dont on était parvenu à s’émanciper, fût-elle une tutelle d’affection).

Pour beaucoup, le confinement a correspondu à tout autre chose : l’isolement – de la famille, des amis-, la crainte permanente de la maladie et de ses complications, le doute envers les copains et copines, ceux que l’on aime, bref, un état d’inquiétude permanente. Pour beaucoup, et ils sont bien plus nombreux que l’on croit, c’était la perte du petit job étudiant qui fait la différence entre vie étudiante et misère. Nombreux ont été celles et ceux qui ont dû recourir au repas CROUS à 1 euro, voire aux autres formes de « soupe populaire ».

Sans compter l’essentiel, à savoir l’acquisition des connaissances : fermeture des bibliothèques, sans pour autant qu’internet fournisse un substitut adapté, cours en distanciel, alors que la présence de l’enseignant, plus vivante, permet de récupérer un passage que l’on a perdu, par une bonne question. Sans compter non plus l’impossible travail en groupe, qui favorise l’apprentissage collectif, l’entraide et la bonne méthode – avec les copains – pour l’acquisition du savoir. Avec les rires et l’amitié. Le cours en visioconférence laisse chacun face à lui-même, entre quatre murs, avec inquiétudes et angoisses, isolé.

Autant dire que le retour à l’université est une aubaine pour beaucoup d’étudiants. Pas tout à fait un retour à la normale, parce que la pandémie peut repartir, mais enfin une socialisation, une vie de jeunesse, avec d’autres, l’insouciance des camaraderies étudiantes, des fêtes et des cours d’amphithéâtre.

Surtout, peut-être, la certitude de l’égalité devant le savoir, parce que, avec les mêmes cours, il y a la valeur du travail personnel, la certitude que le travail paie, pour peu qu’on le pratique, une vie commune, celle de la jeunesse, temps transitoire et magique. Voilà : le COVID avait brisé la vie commune. Les étudiants renouent aujourd’hui avec la communauté, leur communauté de destin.

Pierre Yana

Le rituel : une démarche vers le silence

« Le silence et l’étendue vont de pair. L’immensité du silence est l’immensité d’une conscience en laquelle n’existe pas de centre. La perception de cet espace et de ce silence n’est pas du domaine de la pensée. La pensée ne peut percevoir que sa propre projection, et lorsqu’elle la reconnaît, elle trace sa propre frontière »
Krishnamurti
( La révolution du silence )

Arthur Rimbaud

La crise sanitaire, au-delà de l’aspect physiologique de la question, nous a conduit, de gré ou de force, à ce que beaucoup d’entre-nous craignaient : le silence. Nous y échappions auparavant par le truchement d’une société bruyante ( qu’il ne faut pas confondre avec brillante ! ), où se montrer et discourir platement serait le « nec plus ultra ». Mais le silence vint, en tout cas la fin de la fuite en avant pour oublier ce qui fait le plus peur à l’homme : se confronter à lui-même, éviter le « Je me voyage » ou le « Je est un autre » d’Arthur Rimbaud. Mais les vents contraires nous ont poussés vers les rives de la solitude et du silence, qui ne furent jamais compensés par le fait de voir l’autre « à l’écran », le voir théoriquement, en « Vorstellung », en représentation, en «  posé devant », dans l’abstraction des corps animés par un semblant de paroles désincarnées.

Cette période de silence me fait venir en mémoire deux choses. La première est d’imaginer Ulysse dans son retour à Ithaque, lui qui s’était jeté dans une fuite en avant, plongé dans le quotidien de la non-aventure. J’avancerais l’hypothèse que, loin du bruit et de la fureur, il goûte le silence auprès d’une Pénélope à qui il n’a pas grand-chose à dire mais auprès de laquelle il peut affronter avec détermination le pire : le voyage intérieur. La deuxième chose, ( une fois n’est pas coutume ! ), est une réflexion qui nous vient du monachisme et de l’anachorétisme : depuis les Pères du désert, ce qui est le plus craint dans ces instances monacales est ce qu’on appelle l’ « acédia », la morosité dépressive amenée par un silence où est absente, pour un temps plus ou moins long, la spiritualité.

Pour le plaisir, à propos du silence, citons aussi notre frère Paul Lafargue et son très célèbre pamphlet de 1880, Le droit à la paresse 1 , où il écrit, avec un humour dévastateur : « Jéovah, le Dieu barbu et rébarbatif donne à ses adorateurs le suprême exemple de la paresse idéale ; après six jours de travail, il se repose pour l’éternité » ! Lafargue s’attaquait là avec humour à la fois au capitalisme sauvage du XIXème siècle et à son beau-père, Karl Marx qui, avec son droit au travail, rejoignait les encouragements du capital dans sa « gloire au travail » ! Mais, au-delà de la polémique, nous pouvons contester que Dieu se repose : nous pouvons plutôt dire qu’il se tait. Le silence des espaces infinis que découvre Pascal avec horreur !

Le silence peut devenir l’accès à une redécouverte de soi-même ou une source d’angoisse insupportable. Les Franc-Maçons, dans les loges, expérimentent le silence et l’apprivoisent : le rituel les y conduit et l’initiation les y prépare : la bénéfique première année de silence, à l’imitation des rites de l’Antiquité, nous apprend le respect de l’autre et l’expérience de l’introspection.

La solution, face au silence du cosmos, va être de remplacer son absence de paroles par les rituels religieux ou philosophiques, dont la fonction est provisoire et fatalement incomplète, sorte de mise en scène « sacrée » où le destin s’adresserait à l’homme par le truchement d’un texte qui encadre et qui donne au croyant l’impression qu’il lui parle. Mais nous savons que le rite est une construction imaginaire qui fait avancer vers la rencontre principielle de l’Autre qui ne peut se faire que dans le silence devant l’insuffisance du langage humain. Le rituel, souvent bavard, n’est là que pour l’accueil du « Rien » qui est « Tout » comme le développe Maître Eckhart dans sa théologie apophatique. Mais ce Rien devient Tout, ne l’oublions pas. Dans son dernier ouvrage, la psychanalyste et philosophe Cynthia Fleury nous le rappelle 2 : « S’il fallait faire une comparaison insuffisante, ce serait du côté du lien qui existe entre le rituel et la répétition, ou cette capacité qu’a le rituel de nous projeter dans l’immanence, avec ce lien au transcendant. Le rituel permet d’habiter le monde. La répétition stylistique permet d’habiter le monde, précisément en créant à l’intérieur de celui-ci, ou ailleurs, un espace-temps sur lequel ce dernier n’a pas de prise ». Cette réflexion nous permet d’entrer dans le concept de rituel.

Il y a toujours une dualité des formes ritualistes : paroles sacrées et gestuelles s’y trouvent conjuguées et nécessitent un discernement afin de percevoir que c’est la gestuelle qui conduit à la parole et non l’inverse : le verbe prime sur l’action. Mais c’est seulement dans le silence et l’écoute que peut opérer la réception de la Parole qui vient de ce que nous pourrions appeler le « Tout Autre ». Existent des formes religieuses, où le rituel a comme absorbé, assimilé la parole, et d’autres où c’est la parole au contraire qui semble avoir volatilisé le rite. Dans la religion romaine de l’Antiquité, nous voyons de tels cultes, comme celui des prêtres saliens où les paroles sacrées avaient perdu toute intelligibilité pour les prêtres eux-mêmes. Le rituel est une action où l’homme se sent agissant dans l’agir. L’action doit être spiritualisée par une parole entendue dans un silence intérieur qui ramène à l’origine. Si son sens n’est pas éclairé par une parole , le rituel dégénère en magie ou en simple superstition. Cependant, la pratique ritualiste ne doit pas être réduite à une simple figuration, plaquée sur des mythes par des paroles abstraites. Sinon, le rituel disparaît en échange d’une espèce de pieuse charade. C’est, en somme, le sens du symbole qui doit d’abord être recouvré, pour que la parole elle-même redevienne la parole du mystère, et non pas une simple formule qui, substitué à la réalité, ne saurait plus la rejoindre. Dés lors, le silence devient ce lieu de la rencontre. Mais tout silence et ce qu’il fait découvrir est une mort et cette « mise en terre » est incontournable pour une résurrection dans la lumière par le Verbe. Ce que nous dit St Jean ( 12, 24-25 ) : « Si le grain de blé qui est tombé en terre ne meurt, il reste seul ; mais, s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. Celui qui aime la vie la perdra, et celui qui hait sa vie en ce monde, la conservera pour la vie éternelle »

Notre rituel s’inscrit, comme dans toute démarche spirituelle, dans cette dialectique entre action et réflexion, parole et silence, perception d’une autre voix qui parle à travers le discours du prochain ou dans le silence de l’épreuve, comme chez Jean de la Croix dans la traversée de sa nuit obscure 3 . Alors, cette place du silence dans notre rituel ?

Le silence est une attente : Platon, dans  La République  et son fameux mythe de la caverne, nous décrit ces prisonniers de l’illusion, dont certains postulent à aller vers la lumière, dans le silence. Ils sont dans l’attente, la tension, vers une autre dimension qui est hors de l’ombre et des faux-semblants. En revanche, les damnés de l’enfer de Dante, dans la Divine Comédie, hurlent leurs désespoirs et leurs griefs, dans un lieu dénué de lumière, où le feu destructeur n’est plus que la seule alternative. Le chaos et le tohu-bohu parlent, crient ; l’ordo, la révélation, l’apocalypse, relèvent de la contemplation par le silence. Si nous risquions une comparaison picturale, nous pourrions dire que c’est la différence entre « Le Cri » de terreur de Edvard Münch ( 1863-1944 ) et Jérôme Bosch ( 1450-1516 ) avec ses « Visions de l’au-delà », avancée silencieuse vers la lumière et illustration chrétienne de la caverne platonicienne. Nous assistons là, à un va-et-vient entre silence et révélation, cette dernière n’étant que le fruit du premier. Pour accéder à la révélation le passage par le silence du caveau est obligatoire, comme la graine est obligée de passer par le silence de la terre pour donner l’accès à la lumière de la plante. C’est quitter le monde bruyant de la surface, la « doxa », pour celui du silence et de l’ « alètheia », la vérité. C’est quitter le monde bavard du conscient pour le silence et la révélation de l’inconscient. Ce « retourner à l’intérieur », cette plongée silencieuse dans ce monde symbolique, amniotique et silencieux, demande cependant à être reliée à l’extérieur : le silence et la recherche de sens ne peut s’effectuer qu’en relation, pour demander éventuellement du secours ou pour communiquer ses découvertes. Le cordon ombilical spirituel remplace celui perdu à la naissance. L’autre, le prochain, est le moyen de m’alimenter en air nouveau sans m’asphyxier dans une solitude qui ne serait que le reflet de mon narcissisme. Mais, nous dit de nouveau Cynthia Fleury ( 4 ) : « Tout le monde n’est pas immédiatement apte au silence, à transformer de façon créatrice le silence. L’art est alors de produire une parole qui va restituer cette confiance sans pour autant orienter le sujet, et qui invite le sujet à traverser son silence, à comprendre qu’il y a à l’intérieur de celui-ci des ressources pour penser, pour affiner ce que l’on croit savoir et qu’on ne sait pas »…

Le rituel nous entraîne dans une confrontation au temps, à trois temps devrions-nous dire plus précisément : le « Chronos » qui représente le linéaire, l’historique, la continuité, le « une pierre après l’autre » ; l’ « Aiôn » qui est le sentiment de suspens et d’éternité et qui pourrait être l’équivalence de la sublimation où le sujet a l’impression de dépasser sa finitude et celle d’autrui ; et enfin le « Kairos » qui est l’instant à saisir, la possibilité, le droit pour chacun de faire histoire, c’est-à-dire déclencher une action qui crée un avant et un après. C’est dans ce vécu d’un temps trinitaire que le silence fait irruption.

Mais on cause, on cause, et voila que la déesse Isis, nous rappelle que nous sommes condamnés à poser notre doigt sur la bouche pour goûter la plénitude du silence!

Michel Baron

 

 

 

NOTES

1 Lafargue Paul : Le droit à la paresse. Paris. Editions Alia.1999

2 Cynthia Fleury : Ci-gît l’amer-Guérir du ressentiment. Paris. Editions Gallimard. 2020. ( Pages 75 et 76 ).

3 Jean de La Croix : La nuit obscure. Paris. Editions du Cerf. 1992.

4 Cynthia Fleury : idem ( Page 100 ).

BIBLIOGRAPHIE

– Bouyer Louis : Le rite et l’homme. Paris. Editions du Cerf. 1962.

– Cassirer Ernst : La philosophie des formes symboliques. Paris. Editions de Minuit. 1972.

– Cazeneuve Jean : Les rites et la condition humaine. Paris. PUF. 1958.

– Heidegger Martin : Acheminement vers la parole. Paris. Editions Gallimard. 1976.

– Leigh Fermor Patrick : Un temps pour se taire. Bruxelles. Editions Nevicata. 2015.

– Ortiques Edmond : Le discours et le symbole. Paris. Editions Aubier-Montaigne. 1962.

– Vergote Antoine : Interprétation du langage religieux. Paris. Editions du Seuil. 1974.