Entretien avec Hervé Vigier

Bonjour Hervé Vigier,
Je vous remercie d’avoir bien voulu répondre à quelques questions pour la lettre d’information de la Grande Loge Mixte de France.

 
Si vous deviez résumer votre parcours en trois étapes fondatrices, lesquelles choisiriez-vous ?

L’adolescence parisienne, avec la rencontre et l’échange avec des personnalités politiques, philosophiques et religieuses françaises de premiers plans grâce à mon père, et le double choix de quitter Paris après mes études et de ne pas embrasser une carrière politique.
Le journalisme et les voyages comme premier métier. La rencontre du monde, de cultures et de sensibilités multiples et attachantes.
La paternité comme charge d’écoute, d’ouverture et de transmission.

Y a-t-il un moment précis où l’écriture s’est imposée comme une évidence dans votre vie ?
Oui dans le journalisme de presse écrite d’abord, puis dans la volonté affirmée de revenir à l’écriture à travers le livre.
 
Comment votre formation et vos expériences professionnelles ont-elles influencé votre manière d’écrire et de structurer une pensée ?
Durant ma scolarité, l’apport de formation à travers le latin et le grec y ont certainement contribué. Par la suite un Frère enseignant m’a apporté toute sa puissance d’analyse, sa rigueur et sa parfaite honnêteté intellectuelle.
 
Qu’est-ce qui vous pousse à vous replonger, livre après livre, dans la recherche et la transmission du sens ?

La Maçonnerie m’a enseigné la nécessité du sens dans chaque choix et chaque geste. L’acte qui n’a pas de sens, n’a pas lieu d’être. En revanche elle m’a enseigné aussi de respecter un choix différent fait par un autre, en recherchant le sens qui l’a guidé. J’ai parlé de mon dernier livre comme ‘’testament philosophique’’. C’est une analyse de l’Homme, de la préhistoire à nos jours, selon une vision propre, qui cherche à s’inscrire pour pouvoir transmettre, mais non à s’imposer comme seule lecture possible.

Votre écriture semble parfois être un pont entre l’érudition et l’accessibilité. Est-ce une intention consciente ?

Un de mes neveux qui a déjà fait lecture de ce dernier ouvrage, m’a adressé un texto me disant : « On sent l’érudition mise au service de la réflexion, cela fait du bien à l’esprit ». Oui, l’objet essentiel est la transmission, pour ouvrir la réflexion de chacun, et laisser chacun rebondir selon sa propre sensibilité.

Vous vous appuyez souvent sur des références très fouillées. Quelle est votre méthode de recherche ?

La lecture. Et comme on ne peut se souvenir de tous les détails, de toutes les citations qui apportent leur intensité à un commentaire, je note pour chaque livre les idées qui me frappent. Le dernier livre a été écrit en deux ans, mais certains apports remontent à une réflexion d’une vingtaine d’années en arrière.

Quelles figures historiques ou littéraires vous accompagnent encore aujourd’hui dans votre travail d’auteur ?

Sur le plan historique et philosophique, je citerais volontiers le tandem Socrate-Platon, en ajoutant pour l’antiquité Marc-Aurèle, plus récemment Spinoza puis Saint-Exupéry et Camus. Mais au cours de ma vie maçonnique, j’ai eu le plaisir et la chance de faire la connaissance au cours de mes recherches de Pierre Mollier qui m’a remarquablement et fraternellement conseillé. De même pour Irène Mainguy, Roger Dachez et Dominique Jardin.

Vous avez un rapport très présent à l’Égypte, à l’Antiquité, aux symboles. Pourquoi ces thèmes résonnent-ils si fort pour vous ?

Je rejoins Mircea Eliade qui nous appelle à nous tourner vers les racines de l’humanité, afin de retrouver ce qu’il dénomme « les intuitions fondamentales ». Notre société contemporaine en a grand besoin. Quant au symbolisme, il est au cœur de la Franc-Maçonnerie, comme moyen ouvert de s’adresser à tous. C’est important de prendre conscience de sa capacité de donner du sens et d’être accessible par chacun, dans le respect de sa démarche personnelle.

Y a-t-il une œuvre, un lieu, un voyage ou une rencontre qui a modifié votre manière de voir le monde ?

Tous les voyages et toutes les rencontres ont cette vertu. Les voyages m’ont permis de débuter mon chemin initiatique. Les rencontres, maçonniques ou non, contribuent à le poursuivre.

Comment la franc-maçonnerie a-t-elle nourri votre approche de la connaissance et de la transmission ?

En premier lieu par la rencontre et l’échange avec Frères et Sœurs, dans le même temps par la découverte progressive des rituels de plusieurs rites, ensuite par la recherche de l’histoire maçonnique et du sens donné à cette création par les fondateurs, puis de l’évolution prise avec le temps et les lieux d’implantation. Enfin par la visite de plusieurs Loges et obédiences puis par l’implication personnelle dans l’ensemble des fonctions permettant à une Loge d’initier.

Comment conciliez-vous l’exigence du travail maçonnique et celle du travail d’écriture ?

Aujourd’hui où je suis retraité actif, la conciliation ne pose pas de problème majeur. En activité professionnelle, c’était plus délicat. Mais le livre a cet avantage de laisser du temps, sans impératif d’immédiateté, contrairement à bien des choses aujourd’hui qui exigent le ‘’présentisme’’.

Quels sont les malentendus les plus fréquents sur la franc-maçonnerie que vous aimez déconstruire ?

Il y en a tellement, que je préfère l’inverse : construire avec ceux qui veulent entendre. Notre cité aujourd’hui sent la difficulté de réunir tout le monde et d’aboutir à quelque chose de paisible en commun. Pourtant la Maçonnerie le fait là où elle peut le faire, et est bannie des régimes qui veulent remplacer la Chaîne d’Union par le totalitarisme. Autre chaîne que traînent aussi certains extrêmes, dont leurs frileux, voire mortifères impératifs d’orthodoxie anéantissent tout espoir d’ouverture.

En tant qu’auteur, quel rôle pensez-vous avoir dans ce monde marqué par la vitesse, l’impulsion et la superficialité ?

Le rôle de frein moteur qui laisse respirer pour fixer un jour le temps dans un moment d’éternité. La profondeur au lieu de la superficialité. Mais il faut être deux !

Si vous deviez transmettre un seul message à un lecteur qui découvre la franc-maçonnerie, lequel serait-ce ?

J’ai laissé un mail spécial sur le livre pour échanger, si le lecteur le souhaite. Mon message est donc une porte ouverte pour les questions, les remarques, les apports, les échanges.

Quel est votre projet en cours qui vous enthousiasme le plus ?

J’ai toujours bien des projets, mais ils ne m’enthousiasment que lorsqu’ils sont partagés. Je viens ainsi de constituer une association pour aider à faire connaître les auteur.e.s du département des Pyrénées-Orientales où j’habite. Rencontrer des auteur.e.s, connaître leur ouvrage.s, créer un large fichier de personnes éventuellement intéressées, disposer de salles, et lancer un cycle de conférences ou lectures musicales, tout est prêt pour le 1er trimestre 2026.

Y a-t-il un thème que vous n’avez pas encore abordé et que vous rêvez d’explorer ?

Platon et Cicéron ont, à leur époque, reproché au dieu Thot d’avoir inventé l’écriture qui allait rendre l’âme des humains ‘’oublieuses’’, par rapport à ‘’l’Art de la mémoire’’ qui appelait chacun à faire appel à l’image pour inscrire dans son architecture mentale ce qu’il ne devait désormais plus oublier. Plus tard Giordano Bruno allait confirmer : « Penser, c’est réfléchir en image ». Dans cet esprit, mon questionnement est désormais sur l’Intelligence Artificielle.

Comment imaginez-vous l’évolution de votre travail d’auteur dans les cinq prochaines années ?

J’ai découvert récemment une forme d’écriture que je ne connaissais pas et que l’on appelle l’uchronie. Celle-ci est au temps ce que l’utopie est au lieu. À un moment de l’histoire un évènement change par rapport à la réalité historique. Hitler est reçu aux Beaux-Arts de Vienne au lieu d’avoir été recallé… Napoléon triomphe à Waterloo…
J’ai une idée, mais il me faudrait une plume féminine pour boucler ce défi ! Avis aux amatrices pour prendre en charge une moitié du travail…

Que vous reste-t-il à découvrir ou à comprendre dans les traditions anciennes ?

Elles sont très nombreuses et beaucoup reste à découvrir sur chacune. Je viens d’acheter un livre sur Cyrus le Grand et un autre sur l’empire assyrien.

Le doute occupe-t-il une place importante dans votre travail ?

Oh oui ! En tant que journaliste, j’ai compris combien l’information était difficile à recueillir et devait être constamment vérifiée et mise à jour. Les avis doivent être confrontés, nuancés et évoluent heureusement dans le temps.
En tant que philosophe, en tant que Maçon, le doute est indispensable pour rencontrer l’autre et trouver sa route.

Comment vivez-vous la réception de vos ouvrages par des lecteurs très différents, parfois non spécialistes ?

Un livre est pour moi une bouteille jetée à la mer. On ne sait pas le succès qu’il va avoir ou pas. Mais quand on rencontre un lecteur que l’on ne connaît pas et qui vous fait part de l’intérêt qu’il a trouvé dans tel ou tel ouvrage, et qui profite de cette rencontre inattendue pour vous questionner, on est très largement payé.
On sait que ce travail vous fait évoluer. Si en plus il accroche bien d’autres, c’est merveilleux. Or je constate que tous les ouvrages, même ceux édités voici plus de vingt ans, sont encore demandés. Ça c’est un grand bonheur.

Merci beaucoup Hervé Vigier pour cet échange. Je pense que les lecteurs auront autant de plaisir que moi à vous découvrir ou vous redécouvrir au travers de cet échange et seront intéressés pour replonger dans vos ouvrages. Nous en avons mis quelques-uns après cet interview.
Vos lecteurs peuvent vous joindre à l’adresse suivante : sapiens.demens2025@gmail.com 
J’espère que nous aurons l’occasion d’approfondir, dans le futur, certains sujets pour la Lettre d’Information de la Grande Loge Mixte de France (GLMF).
Je vous souhaite de très belles fêtes en attendant ce moment.

Anthony C.
Conseiller de l’Ordre
Président délégué de la commission communication

 

Quelques ouvrages d'Hervé Vigier :

Préface du dernier livre est l’œuvre de Stéphanie Lehuger membre de la GLMF lorsqu’elle habitait Paris, mais qui est maintenant au GODF à New-York.
La postface a été rédigée par l’ancien Sérénissime Grand Maitre de la GLMF Edouard Habrant.

Ouvrage publié en 2004 sur les tous-débuts de la Maçonnerie en France, époque où les grades d’Apprenti et de Compagnon n’en faisaient qu’un sous le nom « d’Apprentif-Compagnon »

La couverture d’un numéro consacré à l’antimaçonnisme, publié en 2005 et où la majorité des obédiences ont apporté leur concours

Enfin un numéro collectif de 2009 « Pouvoir temporel et force spirituelle » qui fut pour moi un grand moment de quête.