Accueil / Magazine / Idées

Lettre d'information de la GLMF - n°9

Nous contacter Nous rejoindre

60e ANNIVERSAIRE DE LA DISPARITION D’ALBERT CAMUS

« SOLIDAIRE OU SOLITAIRE »

Marylin Maeso est enseignante, normalienne et agrégée de philosophie. Elle travaille autour de la philosophie politique contemporaine et l’essentialisme. Avec son très judicieux choix de textes d’Albert Camus, elle fait justement oeuvre d’ « essentialisme » : en effet, elle nous offre un outil pratique sur tous les thèmes de la pensée du philosophe en citant des passages tirés de son oeuvre et ce choix nous montre combien Albert Camus était un homme du « juste milieu »résolument à l’écart du fanatisme de l’époque, des condamnations et des autodafés.

Dans cette époque où l’on s’entre-tuait pour des idées ( Du côté de St.-Germain-des-Prés ! ), mais où, en revanche, de l’autre côté de la méditerranée, le sang coulait réellement, là où les communautés ne se reconnaissaient plus dans la richesse de leurs cultures différentes. Partagé, déchiré, par ses engagements et son travail de création, Camus, entre Apocalypse d’un monde et besoin du silence de Tipasa et du soleil d’une mère symbolique qu’est l’Algérie, va se trouver en porte-à-faux en voyant que ce qui lui importe le plus : la fraternité, est foulée au pied.

Il en redonne une définition dans « Le temps des meurtriers » en 1949 : « Nous devons lutter contre l’injustice, contre la servitude et la terreur, parce que ces trois fléaux sont ceux qui font régner le silence entre les hommes, qui élèvent des barrières entre eux, qui les obscurcissent l’un à l’autre et qui les empêchent de se retrouver dans la seule valeur qui puisse les sauver de ce monde désespérant : la longue fraternité des hommes en lutte contre leur destin ».

La Franc-Maçonnerie ne peut que souscrire à cette pensée. Camus est, par excellence, l’homme étranger au manichéisme. Maryline Maeso nous le rappelle dans son introduction : « Camus ne croyait pas aux révolutions définitives. Il n’y a nulle retraite au difficile métier d’homme ». Il craignait que les idées nobles des révolutions, fassent fi du discernement pour devenir à leur tour un instrument de terreur, comme l’analyse « L’homme révolté ». Ses ennemis nombreux ( « Camus, philosophe pour classe terminale ». 1970. Par Jean-Jacques Brochier, par exemple ), lui reprochaient justement ce bon sens qui le conduisait à favoriser le dialogue au détriment de la violence.

Il leur répond, en juin-juillet 1948, à travers « Deux réponses à Emmanuel d’Astier de La Vigerie » : « J’ai horreur de ceux dont les paroles vont plus loin que les actes. C’est en cela que je me sépare de quelques-uns de nos grands esprits, dont je m’arrêterai de mépriser les appels au meurtre quand ils tiendront eux-mêmes les fusils de l’exécution ».

Il se refuse à devenir un homme installé dans le confort matériel ou le confort des idées. Il écrit, en 1954, dans ses « Carnets » : « Tout vient de mon impossibilité congénitale à être un bourgeois et un bourgeois content. La moindre apparence de stabilité dans ma vie me terrifie ».

Camus est un voyageur, un compagnon à la recherche de cathédrales à construire et où le voyage devient quasiment une métaphysique. Il écrit, en 1936, dans ses « Carnets » : Le plaisir nous écarte de nous-mêmes comme le divertissement de Pascal éloigne de Dieu. Le voyage, qui est comme une plus grande et plus grave science, nous y ramène ».

Considéré comme un grand philosophe, il s’en défendait dans une interview du 20 décembre 1945 à la revue « Servir » :

« Je ne suis pas un philosophe. Je ne crois pas assez à la raison pour croire à un système. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir comment il faut se conduire. Et plus précisément comment on peut se conduire quand on ne croit ni en Dieu ni en la raison »

Il ne demandait pas à être un maître, mais simplement un frère, partageant les questions sur la fragilité du destin humain.

Merci à Marylin Maeso pour ce beau et utile travail.

Michel Baron

« L’abécédaire d’Albert Camus ».

Textes choisis par Marylin Maeso. Paris.

Editions de l’observatoire/Humensis. 2020.

« L’AVEUGLEMENT » JOSÉ SARAMAGO

Romancier portugais mondialement connu, José Saramago a reçu le prix Nobel de Littérature pour l’ensemble de son oeuvre en 1998. Son roman « l’Aveuglement » a été porté à l’écran en 2008 par Fernando MEIRELLES sous le titre « Blindness ».

Le récit met le lecteur en présence d’une épidémie qui rend aveugles d’abord un groupe de patients ayant fréquenté le cabinet d’un ophtalmologue, puis des humains par milliers. Pour tenter d’enrayer cette maladie « hautement contagieuse », les autorités décident d’interner dans un asile désaffecté les premières victimes du « mal blanc ». Malgré les messages diffusés par un haut-parleur où se mêlent menaces, appels au civisme et à la solidarité, l’internement se déroule dans des conditions terrifiantes de promiscuité, d’insalubrité et de manque de nourriture. Mais la surveillance militaire finit par être débordée et abandonne le terrain. Des hordes d’aveugles se mettent alors à sillonner la ville pour tenter de survivre. Les cadavres infestent les rues dévorés par des chiens errants ou s’accumulent dans les sous-sols des supermarchés.

Le narrateur (très présent, parfois ironique, en complicité avec le lecteur) nous fait suivre pas à pas le petit groupe composé des premières victimes dont la survie n’est rendue possible que grâce au dévouement de la femme du médecin, la seule personne à avoir gardé la vue. Nous partageons les tribulations de ces 7 personnages qui s’interrogent sur leur humanité à travers des situations tragiques ou grotesques, ces êtres privés de noms, de parents et d’avenir. Mais la nécessité où ils se trouvent de rester ensemble au milieu du chaos, donne lieu à des réflexions fondamentales que l’auteur exprime dans un discours mêlant narration et paroles, avec un usage particulier de la ponctuation. Ainsi la femme du médecin dit : « Il se peut qu’un jour l’humanité réussisse à vivre sans yeux, mais elle cessera alors d’être l’humanité, le résultat on le connaît, qui parmi vous se considère encore aussi humain qu’il croyait l’être avant, moi par exemple j’ai tué un homme » (p.286). La cécité individuelle (au sens propre) pose la question de l’aveuglement des sociétés (au sens figuré) : « Nous sommes retournés à la horde primitive, dit le vieillard au bandeau noir, avec la différence que nous ne sommes pas quelques milliers d’hommes et de femmes dans une nature immense et vierge, mais des milliers de millions dans un monde rétréci et épuisé. Et aveugle, ajouta la femme du médecin » (p.287). Le découragement l’emporte parfois : « Notre résistance est à bout, le temps s’achève, l’eau s’épuise, les maladies se multiplient, la nourriture devient du poison » (p.324).

Quand la guérison intervient enfin et que les personnages retrouvent la vue, un par un, leur désir immédiat est de retrouver leur vie antérieure. Seul le médecin, à la dernière page du roman, semble avoir pris conscience de la portée de l’épreuve endurée. Il dit à sa femme : « Je pense que nous ne sommes pas devenus aveugles, je pense que nous étions aveugles, Des aveugles qui voient, Des aveugles qui, voyant ne voient pas. » (p.366).

Ce miroir qui nous est tendu par José Saramago nous invite à nous questionner sur les changements nécessaires après la période de confinement. D’ailleurs l’auteur a estimé qu’une suite s’imposait à ses interrogations : d’où la publication en 2008 du roman « la Lucidité » qui fonctionne en diptyque avec « L’Aveuglement ».

Annette SIVADIER

« L’Aveuglement » José SARAMAGO

Collection Points, Seuil 1995.

UN HÉROS COMME ON LES AIME !

Incontestablement, Luc Venet vénère la mémoire et l’oeuvre philosophique de Sri Aurobindo. Il se retrouve dans le cheminement du philosophe bengali : né en 1943, jeune agrégé de mathématiques, il participe avec passion aux événements de mai 1968. Mais bientôt, « battre le pavé » ne lui donne plus satisfaction, il attend plus de son destin. Il est, en fait, assoiffé de spiritualité, il veut une vie qui « fait sens ». Il aspire à « sa révolution » et non à « la révolution ».

Comme beaucoup d’adolescents ou de jeunes adultes de l’époque, la politique ne lui apporte pas la transcendance souhaitée et il va faire route vers l’orient, pensant qu’il en est le lieu d’origine de la sagesse. La lumière serait toujours à l’Orient !

A 26 ans il se rend à Pondichéry, où il rencontre « La Mère » ( 1878-1973 ), personnage-clef et ex-compagne de Sri Aurobindo. Elle est alors âgée de 91 ans. C’est, pour l’auteur, le début d’une vie spirituelle intense, durant laquelle, à la fois, il construit des maisons expérimentales en aidant le philosophe français Satpren ( 1923- 2007 ), à consigner l’agenda de « La Mère » ( Mirra Alfassa ), véritable carnet de bord de la construction d’un homme nouveau. C’est dans cette quête d’une spiritualité qu’il va découvrir et s’attacher au personnage de Sri Aurobindo, qu’il n’a pas connu, et à son oeuvre.

Sri Aurobindo Ghose (1872-1950), l’un des hommes les plus influents dans l’Inde du début du 20e siècle, penseur et homme politique est lié aux événements qui vont amener l’indépendance, à partir d’un cheminement classique : issu d’une famille riche du Bengale, la province des poètes et des intellectuels, il va faire des études en Angleterre et ne rêve que d’être un « gentleman », comme le rêve aussi d’autres grands intellectuels indiens : Rabindrath Tagore ou Krishnamurti par exemple.

Mais le retour au pays est brutal : le pouvoir colonial ne reconnaît pas ceux qui étaient prêts à devenir des citoyens exemplaires, parfaitement assimilés. Ils demeurent des « natives » Cela nous rappelle notre Jean-François Arouet voulant absolument se dire : « Monsieur de Voltaire » !

Deux solutions sont possibles pour ces jeunes intellectuels indiens : s’enfermer dans la tour d’ivoire de la littérature et de la poésie ou entrer dans le combat politique visant l’indépendance. C’est cette deuxième voie que Sri Aurobindo va choisir, allant jusqu’à la pratique du terrorisme. En 1906, il lance son propre journal qui pose les premiers jalons de l’indépendance. Pour éviter les représailles britanniques, il encourage la résistance passive, reprise plus tard par Gandhi. Mais, en ce qui le concerne, il est loin du pacifisme de ce dernier et est persuadé que le combat doit passer par les armes, mais ne peut aboutir que s’il est renforcé par un combat spirituel. Menacé par le pouvoir britannique, sa vie étant en danger, il s’installe à Pondichéry, alors territoire français. Il y vivra jusqu’à sa mort, en ayant promis au gouvernement français d’arrêter ses activités politiques.

En 1920, il écrit « La vie divine » où il évoque les conditions du « Grand passage » qui doit conduire à une nouvelle évolution de l’homme. Pour se faire, il va théoriser ce qu’il appellera un « yoga intégral ». Avec sa compagne, Mirra Alfassa ( qui deviendra « La Mère » ), il va fonder un ashram en 1926 qui se transformera, en 1968, par Auroville, lieu communautaire et utopique.

C’est dans son séjour à Pondichéry qu’il va s’investir totalement dans la recherche spirituelle, à partir des grands textes de l’hindouisme et de la philosophie occidentale. Il va donner de nombreuses interprétations des « Veda » et une traduction célèbre de la « Baghavad Gîta ». Sa pensée, rédigée dans un très bel anglais, est classique : derrière les apparences de l’univers se trouverait la Réalité d’un Etre, d’une conscience, Moi de toutes choses, Unique et Eternel. Pour atteindre ce Principe et donc rejoindre une forme de panthéisme, il convient de laisser l’intellect de côté et d’aller vers le silence qui aboutit à la rencontre.

Lire le livre de Luc Venet nous fait découvrir un personnage plein de contradictions, arrivant à les unifier dans une démarche spirituelle. Un héros comme on les aime ! Et puis, avec délice, il nous fait replonger dans les utopies de 1968. Comme le temps passe !…

Pourquoi pas ?

Michel Baron

Luc Venet : Sri Aurobindo-le rebelle et le sage.

Paris. Editions Bourin. 2020.