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Lettre d'information de la GLMF N°12

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Un livre de martyrs américains, Joyce Carol OATES

UN LIVRE DE MARTYRS AMERICAINS,
Joyce Carol OATES
Roman paru le 05/09/2019
Editeur : Philippe Rey
864 pages

Joyce Carol Oates, célèbre femme de lettres Américaine contemporaine, Membre de l’Académie des Arts et des Lettres ; romancière, auteure de Polars, poétesse, nouvelliste, dramaturge, essayiste.

Portrait puissant et saisissant de ces Etats-Unis épuisés de violence et d’amertume, d’une société ébranlée dans ses valeurs profondes.
A la fin de l’année 1999, en Ohio, un médecin pratiquant des avortements est assassiné par un fanatique chrétien.
Ce n’est pas un plaidoyer de parti pris, ni pour l’un, ni pour l’autre.
Elle nous fait l’autopsie du choc provoqué ; d’une guerre sans merci qui ne connait qu’une issue fatale. Il y a une évidente sauvagerie dans chacune des attitudes.
Elle ne prend parti pour personne, ni de celui au partisan du droit à l’avortement, ni celui de l’anti-avortement.
Elle nous les décortique, à tour de rôle, dans leur semblant d’intégrité.
Sans jamais prendre position, elle nous pose la question, qui sont les véritables martyrs ?
Le très violent débat sur l’avortement est lancé. Chacun étant porté par des idéaux humanistes. Défense du Droit des femmes à disposer de leur corps, pour les uns, Les groupes de religieux sectaires défendant les Lois Divines, pour les autres.

2 Novembre 1999, Luther Dunphy, 39 ans, charpentier, père de 4 enfants, adepte d’une secte anti-avortement, et fanatique religieux, prend la route du « Centre des Femmes » d’une petite ville de l’Ohio, et tire sur le Docteur Augustus Voorhees, gynécologue, l’un des médecins avorteurs de l’Hôpital, et son chauffeur. Après une longue et pénible procédure judiciaire, Dunphy sera condamné à la peine capitale. La mort des 2 hommes laissent des familles désemparées, dont, chacune des filles respectives, sera obsédées par la mémoire de son père, aboutissant a la rupture du destin familial, jusqu’à l’inattendue et émouvante fin, concoctée par l’auteure, 12 ans après le meurtre.

L’auteure nous livre toute sa puissance littéraire dans, les scènes de Tribunal, le procès, le couloir de la mort, …

Le Docteur Voorhes, obsédé par son travail, et surtout, obnubilé par la douleur des Femmes sans solution, par la cause défendue, assumait en toute conscience les menaces, et risques qu’il prenait, au détriment de sa famille, et il en avait fait le choix au profit de ses convictions. Si Dunphy, le tueur, ” soldat de l’armée de Dieu », est l’illuminé auquel on s’attend, le docteur, lui, n’est pas forcément le héros prévu.

Elle nous décrit de façon remarquable les mécanismes qui ont menés à cet acte meurtrier ; Dunphy est à la fois un père rongé par la culpabilité et un père démuni.
En se rapprochant de l’église, il y fait une rencontre décisive du Professeur Wohlmann, grand activiste, anti-avortement. Il se sent aussitôt, investi d’une mission divine, de défendre les enfants à naitre, peu en important le prix à payer, la mort.

Oates examine l’héroïsme, comme un symptôme ; si les causes peuvent être nobles, les raisons plutôt personnelles et égoïstes.
Elle nous explique comment ce cheminement a pu aboutir a un tel drame, mais aussi que personne n’est vraiment innocent.

Un roman puissant, tout en tension, qui déchaîne les passions, et dénonce l’aveuglement d’un monde qui a grandi très vite, et nous pose clairement la question de, la légalité de l’avortement, et du fait religieux.
La peinture D’une Amérique contemporaine, avec toute cette violence, ses profonds clivages, de son humanité dans toute sa complexité, de ses problèmes sociaux et sociétaux, du racisme, de l’intolérance, un pays largement surarmé.
Dans cette description fouillée, … Plusieurs prétendent au titre de martyrs ; le chrétien, le médecin, les familles, les fœtus, les enfants…
Avec en filigrane toujours, l’opposition de deux clans ; religieux bigots contre fanatiques athées, pauvres contres riches, extrême droite contre gauche américaine.

Une réflexion du patriotisme à outrance, des martyrs a multiples visages, des idéaux violents et contradictoires, mais surtout sanglants, dans des Etats-Unis épuisés de rancœur.

Marie FRANCALANCI

Ci-gît l’amer, Cynthia FLEURY

«  La lumière est ce par quoi quelque chose est autre que
moi, mais déjà comme s’il sortait de moi. L’objet éclairé est à la fois quelque chose qu’on rencontre, mais du fait même qu’il est éclairé, on le rencontre comme s’il sortait de nous. Il n’a pas d’étrangeté foncière. Sa transcendance est enrobée dans l’immanence. C’est avec moi-même que je me retrouve dans la connaissance et dans la jouissance. L’extériorité de la lumière ne suffit pas à la libération du moi captif de soi. »

Emmanuel LEVINAS
( Le Temps et l’Autre )

 

 

 

Cette pensée d’Emmanuel Lévinas pourrait résumer l’essai de Cynthia Fleury : l’extérieur, à part le trauma, ne joue qu’un effet-miroir sur nous pour le meilleur et pour le pire. C’est du pire dont l’auteure nous parle : du ressentiment causé par une vraie ou imaginaire frustration, qui peut nous conduire, nous et la société aux pires catastrophes. Ces phénomènes sont accentués par une dérive de plus en plus nette du sentiment collectif au profit d’un individualisme forcené. Y a-t-il une résilience possible ?

Cyntia Fleury va tenter de répondre à cette question. Née en 1974 à Paris, elle est professeur titulaire de la chaire « Humanités et santé » au Conservatoire National des Arts-et-Métiers et titulaire de la chaire de « Philosophie à l’hôpital » du GHU Paris Psychiatrie et Neurosciences. Sa formation tourne autour de deux pôles : la psychanalyse et la philosophie. Ce double cursus est propre assez souvent à la nouvelle génération de psychanalystes proches des milieux lacaniens. D’où sans doute le choix du titre de son ouvrage : elle y définit trois thèmes et trois
mouvements : la sublimation ( la mer ), la séparation parentale ( la mère ) et la douleur ( l’amer ).

Le ressentiment fait partie de ce que nous pourrions relier à une certaine forme de jouissance de l’obscur. Il est évident qu’il y a des réparations impossibles et qui obligent à l’invention, à la création, à la sublimation. Mais entrer dans le ressentiment, c’est pénétrer dans une sphère qui empêche toute projection lumineuse. Le ressentiment est le prolongement logique de la frustration. Le mot allemand qui conviendrait le mieux à définir le ressentiment serait le mot « Groll », la rancoeur, le fait d’ « en vouloir à » et c’est dans ce ressentiment que l’on voit une énergie mauvaise se substituer à l’énergie vitale joyeuse. Tout est contaminé : le regard tape sur ce qui l’entoure, il ne traverse plus. Cynthia Fleury va jusqu’à dire : «  le choix de la charogne est préféré » ( page 22 ). Le ressentiment ne recouvre pas seulement la ré-action, voire l’absence de ré-action, mais il relève de la rumination et est proche de l’impuissance et de son désir de s’inscrire dans la faillite. Seule la destruction de l’autre est capable d’apporter du plaisir, car elle permet de faire face à une réalité qui ne peut être supportée parce qu’elle est jugée injuste, inégalitaire, humiliante, indigne du mérite que l’on s’attribue. Le ressentiment est un délire victimaire, une jouissance du pire, car inventer sa supériorité sur l’autre n’a jamais produit de la supériorité ! Le but est de produire de l’involution car l’évolution semble trop menaçante et synonyme de perte, et cela devient un premier chemin vers la terreur car il va falloir un assentiment de la masse pour se sentir légitime. Cela va se traduire par rendre les autres responsables du dysfonctionnement perçu et considérer que nous ne sommes pas responsables du manquement des autres.

Le ressentiment amène à la constitution d’un « faux-self » : de même qu’il n’agit pas, qu’il réagit, de même il n’est pas, il se masque, même s’il n’en a pas conscience. Le sujet dans le ressentiment veut éviter l’amertume qui est une manière de sublimer, comme l’auteure nous le dit ( page 51 ) : « L’amertume est le prix à payer de cette absence d’illusion, mais qui confère alors une forme de pureté au goût restant ; sans doute, tel est le choix : une illusion totale sans amertume mais qui fait manquer toute perception du goût véritable et de l’autre, une amertume réelle qui, une fois sublimée, laisse apparaître une douceur possible, terriblement subtile, vulnérable à souhait, mais d’une grande rareté magnifique ». Le ressentiment, de façon maniaque, refuse toute mélancolie ou amertume et ne veut pas envisager de se cicatriser soi-même, en s’enfermant dans l’attente obsessionnelle de la réparation et l’impossibilité de l’oubli. D’où une désespérance chronique car espérer dans le monde n’est pas refuser la frustration, mais simplement l’inscrire dans un ordre de signification possible et de symbolisation. C’est aller vers la création et une capacité d’émerveillement, tout en sachant que nous qui rêvons de liberté nous sommes, en fin de compte, « assignés à résidence ». Créer de la médiation entre le monde et nous, c’est déjà symboliser, et possiblement sublimer. Mais aussi, en même temps, accepter ce constat : naître, c’est manquer.

Ne pas entamer une réflexion sur le ressentiment c’est risquer des conséquences funestes pour la société. La traduction du pire, pour Cynthia Fleury, sera le fascisme comme modèle du ressentiment collectif et elle va y consacrer une partie importante de son essai ( pages 117 à 196 ). Elle s’appuiera sur Adorno et Wilhem Reich pour développer son analyse. Le fascisme, dans son acceptation de masse, fonctionne autour de la vengeance du faible, mais avec une identification au fort vengeant les faibles et s’incarnant dans la figure d’un père mythique, Duce ou Fürher. C’est ce qu’Adorno appellera un «  Traumprotokolle », un arrangement avec l’imaginaire, qui sert à re-narcissiciser l’individu se jugeant victime de l’histoire et polarisant sa vengeance sur un bouc émissaire. La haine de l’autre est dialectiquement liée à la haine de soi. Si le sujet cède à son angoisse de néant et d’inexistence, alors, comme nous le dit Adorno, il finit par « héberger le fascisme dans son propre Moi ». Dès lors, la haine se décharge sur des victimes sans défense interchangeables selon les circonstances : gitans, juifs, protestants, catholiques. Chacune d’entre elles peut prendre ensuite la place des meurtriers avec le même aveuglement dans la volupté sanguinaire dès qu’elle se sent puissante parce que devenue norme. Pour Cynthia Fleury, le fascisme n’est pas seulement une idéologie mais un comportement pathologique qui, hélas, fleurit dans la diversité des comportements idéologiques. C’est un combat difficile qui s’annonce ( Pages 202 et 203 ) : «  La lutte contre le ressentiment n’est pas une partie de plaisir, elle fait mal alors qu’on lutte contre un autre mal. Lutter contre le mal ne protège pas d’emblée. Le temps sera nécessaire pour ne plus avoir le sentiment de trahir sa propre cause en s’émancipant de sa propre souffrance. Le chemin de l’émancipation passe aussi par là : reconnaître certes sa souffrance, mais surtout s’en séparer, la laisser derrière soi, non pour l’oublier sans produire d’efficace, mais pour construire, car il faut apprendre-c’est le prix d’une névrose relativement saine- à ne plus répéter, à ne pas s’installer comme chez soi dans la répétition de la douleur ; il faut renoncer ainsi à ce qui a été en partie soi, mais en partie seulement ». De la forclusion du Moi, l’enfermement, passer à ce que Frantz Fanon appelle la « déclosion », l’ouverture au monde et à soi-même. En fait, se libérer de notre propre colonisation où nous sommes à la fois, maîtres et esclaves de nous-mêmes. Il nous faut sortir de ce narcissisme d’être inconsolable ou inguérissable, car être en bonne santé, c’est tomber malade et s’en relever, comme nous le rappelle Georges Canguilhem.

Cynthia Fleury nous offre un essai d’une grande densité où elle rassemble différents travaux déjà ébauchés auparavant sur un sujet original, en n’hésitant pas à prendre parti ( « Le destin de la psychanalyse est tout aussi thérapeutique que politique » ), et en faisant appel à de très nombreux écrivains, philosophes et psychanalystes pour étayer sa thèse. Pour sortir du piège mortifère du ressentiment elle nous propose : l’amour et l’amitié au sens aristotélicien du terme, l’expérience esthétique, et la « Vis comica ». C’est-à-dire le rire comme forme de discernement.

Pour s’en sortir, il convient de rire, de rire, de rire, à en être mort de rire !

Michel BARON

 

BIBLIOGRAPHIE

– Abraham Karl : Psychanalyse et culture. Paris.Ed. Payot. 1969.

– Adorno Théodor : Dialectique négative. Paris. Ed. Payot. 2016.

– Angenot Marc : Les idéologies du ressentiment. Paris. Ed. XYZ. 1996.

– Broch Hermann : Théorie de la folie des masses. Paris. Ed.de l’Eclat. 2008

– Canguilhem Georges : Le normal et le pathologique. Paris. PUF. 1966.

– Castoriadis Cornélius: L’institution imaginaire de la société. Paris. Ed. Du Seuil. 1975.

– Fleury Cynthia : Répétition générale. Paris. Ed. Gallimard. 2020.

– Fleury Cynthia : Le soin est un humanisme. Paris. Ed. Gallimard. 2019.

– Fleury Cynthia : Métaphysique de l’imagination. Paris. Ed. Folio. 2002.

– Fleury Cynthia : Pretium Doloris. L’accident comme souci de soi. Paris. Ed. Pauvert. 2002.

– Fleury Cynthia : Difficile Tolérance. Paris. PUF. 2004.

– Fleury Cynthia : Les pathologies de la démocratie. Paris. Ed. Fayard. 2005.

– Fleury Cynthia : La fin du courage. La reconquête d’une vertu démocratique. Paris. Ed. Fayard. 2010.

– Foucault Michel : Maladie mentale et psychologie. Paris. PUF. 1954.

– Goffman Ervin : Asiles. Etudes sur la condition sociale des malades mentaux. Paris. Ed. De Minuit. 1968.

– Hegel Friedrich : Phénoménologie de l’esprit. Paris. Ed. Aubier. 1992.

– Freud Sigmund : Malaise dans la civilisation. Paris. PUF. 1971.

– Gentile Emilio : Qu’est ce que le fascisme ? Histoire et émancipation. Paris. Ed. Gallimard. 2004.

– Laborie Pierre : Penser l’événement 1940-1945. Paris. Ed. Gallimard. 2019.

– Leclaire Serge : Démasquer le réel. Un essai sur l’objet en psychanalyse. Paris. Ed. Du Seuil. 1971

– Marcuse Herbert : Pour une théorie critique de la société. Paris. Ed. Denoel /Gonthier. 1971.

– Nietzsche Friedrich : La volonté de puissance. Paris. Ed. Gallimard. 1995.

– Ouvrage collectif : La jouissance et la loi. Paris. Union Générale d’Editions. 1976.

– Paxton Robert : Le fascisme en action. Paris. Ed. Du Seuil. 2004.

– Reich Wilhelm : La psychologie de masse du fascisme. Paris. Ed. Payot. 1979.

.- Scheler Max : L’homme du ressentiment. Paris. Ed. Gallimard. 1933.

– Winnicott Donald : De la pédiatrie à la psychanalyse. Paris. PUF. 1969.

CI-GIT L’AMER – GUERIR DU RESSENTIMENT.
Cynthia FLEURY
Paris, Editions Gallimard, 2020.325 pages.

Schopenhauer, qui es-tu? , Ugo BATINI 

SCHOPENHAUER, Qui es-tu ?,
Ugo BATINI

Paris. Editions du CERF, 2020

« L’être humain est au fond un animal sauvage et effroyable. Nous le connaissons seulement dompté et apprivoisé par ce qu’on nomme la civilisation ; voilà pourquoi nous nous effrayons des explosions occasionnelles de sa nature. Mais quand le verrou et la chaîne de l’ordre légal sont tombés et que l’anarchie apparaît, alors il montre ce qu’il est ».

Arthur Schopenhauer
( Parerga )

 

L’auteur, Ugo Batini, professeur de philosophie en classes préparatoires à Paris et à l’université de Poitiers, participant à la nouvelle édition du célèbre ouvrage de Schopenhauer, « Le monde comme volonté et représentation », s’est lancé dans l’aventure de nous présenter essentiellement sa pensée. Peut-être est-ce au détriment de l’aspect psychologique trop rapidement abordé, de celui qui, jamais tombé dans l’oubli, poursuit son travail socratique de poser des questions à l’homme si ancré dans ses rassurantes convictions et, il parvient à le troubler, par une pirouette ou un éclat de rire ! Cependant, Arthur Schopenhauer a mauvaise réputation : chantre du pessimisme, souvent acariâtre, aimant davantage les animaux que ses semblables, célibataire endurci, il est l’image même de l’intellectuel qui a sacrifié toute vie privée au service du plaisir aristocratique de l’esprit. Il écrit ¹ : « Dans un monde qui se compose pour les cinq sixièmes au moins de coquins, de fous et d’imbéciles, la règle de conduite de chaque membre du sixième restant doit être de se retirer d’autant plus loin qu’il diffère davantage des autres, et, plus loin il se retire, mieux cela vaut pour lui. La persuasion que le monde est un désert où l’on ne trouvera jamais de société doit devenir chez lui un sentiment habituel…Quand je m’entretiens avec les hommes, je subis leurs opinions, le plus souvent fausses, plates ou mensongères, et exprimées dans le misérable langage de leur esprit. Quand je m’entretiens avec la nature, elle met sous mes yeux, dans tout son éclat et sa pleine vérité, l’essence de chaque chose et me parle le langage de mon esprit ». Il est intéressant de lire dans la correspondance de Sigmund Freud, très influencé par Nietzsche (grand admirateur de Schopenhauer) et par Schopenhauer lui-même, des propos d’un pessimisme similaire. Il écrit, au pasteur Pfister, le 9 octobre 1918 ² : « L’éthique m’est étrangère et vous êtes pasteur d’âmes. Je ne me casse pas beaucoup la tête au sujet du bien et du mal, mais, je n’ai découvert que fort peu de « bien » chez les hommes. D’après ce que j’en sais, ils ne sont pour la plupart que de la racaille, qu’ils se réclament de l’éthique de telle ou telle doctrine ou d’aucune ».

Cependant, avec humour, il convient de dire que le chantre du désespoir et de la solitude, était lui-même recherché par de nombreuses personnes et qu’il entretint de nombreuses relations ( parfois orageuses ! ) avec tous les grands noms de son temps, Hegel par exemple et surtout Goethe avec lequel il partagea un temps ses études sur les couleurs. Cette misanthropie et cette misogynie qui caractérisent le personnage prennent racine dans l’enfance : né à Dantzig le 22 février 1788, il est fils d’un commerçant qui désire qu’il prenne sa suite, et d’une mère brillante intellectuelle, auteure d’ouvrages, qu’il jugera comme concurrente à son propre travail. Ces impressions d’enfance vont l’amener à un repli sur soi, tout en se reconnaissant un certain génie ! Célibataire, il voue, à travers la relation avec sa mère, un rejet pour les femmes qui, aujourd’hui, paraît hors de propos. Il écrit, par exemple ³: « Les femmes sont le sexus sequior, le sexe second à tous égards, fait pour se tenir à l’écart et au second plan. Certes, il faut épargner leur faiblesse, mais il est ridicule de leur rendre hommage, et cela nous dégrade même à leurs yeux » !…A la décharge du philosophe, ce genre de vision des femmes était courant à l’époque».

Mais, vint le chef-d’œuvre : en 1819, a lieu la première édition du « Monde comme volonté et comme représentation », qui passera pratiquement inaperçue à l’époque, mais sera appelée à devenir un succès mondial et l’un des piliers de la philosophie moderne. Arthur Schopenhauer introduit une vision des conceptions orientalistes dans la philosophie occidentale, qui lui vaudra la réputation d’être un disciple de Bouddha, bien qu’il se réfère plus à Platon et à Kant et qu’il confond souvent hindouisme et bouddhisme. Il réintroduit surtout l’homme dans une vision cosmologique où ce dernier, pensant diriger le monde, par « décret divin » n’est que le produit de l’évolution et que le sujet de la mécanique du cosmos. Pas un sous-patron ! D’où une familiarité écologique avec l’environnement et avec le corps qui inscrit l’homme dans le grand mouvement d’une métaphysique qui le dépasse et dans laquelle il doit s’abandonner, sous peine de sombrer dans le plus grand des ridicules ou dans la folie.

Ugo Batini, à la fin de son ouvrage résume ce qu’il en était de ce solitaire génial ( « La solitude offre à l’homme haut placé un double avantage : le premier, d’être avec soi-même, et le second de n’être pas avec les autres » Parerga, « Aphorismes»), quand il écrit  sur le « solitaire de Francfort » en regardant sa photo «4  : « Ce sourire ne peut être que celui d’un Sphinx, c’est-à-dire celui d’un être qui, parvenu au bout de la vérité, admire, solitaire, le monde qu’elle décrit ».

Approchons-nous donc de ce penseur original, à l’image d’un hérisson, en n’oubliant pas que : « qui s’y frotte s’y pique » !

 

Michel BARON

 

¹ Schopenhauer Arthur : Aphorismes et insultes. Paris. Editions Arléa. 2010. (page 135)

² Freud Sigmund et Pfister Oskar : Correspondance 1909-1939. Paris. Editions Gallimard. 1966. (page 103)

³ Schopenhauer Arthur : Aphorismes et insultes. Idem. (page 62)

4 Batini Ugo : Schopenhauer ( pages 195 et 196 )

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

– Batini Ugo : Schopenhauer, une philosophie de la désillusion. Paris. Editions Ellipses. 2016.

-Batini Ugo : Dictionnaire Schopenhauer. Paris. Editions Ellipses. 2020.

– Lefranc Jean : Schopenhauer. Paris. Les cahiers de l’Herne. 1997.

– Schopenhauer Arthur : Aphorismes et insultes. Paris. Editions Arléa. 2010.

Schopenhauer Arthur : Eis éauton/ A soi-même. Paris. Editions L’anabase. 1992.

– Schopenhauer Arthur : Le monde comme volonté et comme représentation. Paris. PUF. 1966.

– Schopenhauer Arthur : De la volonté dans la nature. Paris. PUF. 1996.

– Schopenhauer Arthur : Deux problèmes fondamentaux de l’éthique. Paris. Editions Gallimard. 2009.

– Schopenhauer Arthur : Parerga et Paralipomena. Paris. Editions Coda. 2005.

– Schopenhauer Arthur : L’art d’avoir toujours raison. Paris. Editions Circé. 1999.

– Stanek Vincent : La métaphysique de Schopenhauer. Paris. Editions Vrin. 2010.