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Lettre d'information de la GLMF N°11

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Protestants et Francs-Maçons en Pays de France

Yves Hivert-Messeca, Protestants et Francs-Maçons en Pays de France, Paris, Ed Dervy, 2020

Il en est des minorités religieuses ou spirituelles comme des histoires d’amour : souvent l’on se regroupe pour échapper aux mauvais temps. Mais une fois le calme revenu, la relation est plus complexe. Plusieurs minorités, en France, en ont fait la redoutable expérience : les Francs-Maçons, les Protestants, mais aussi les Juifs et les Jansénistes. Ceux-là se sont souvent croisés, entraidés, parfois combattus.
Le remarquable ouvrage d’Yves Hivert-Messeca évoque la relation, la complémentarité et parfois la compétition entre Francs-Maçons et Protestants.
En premier lieu, tout devrait les rassembler, par-delà leurs spécificités, ou leurs fractures internes. Née en Angleterre, donc en pays majoritairement protestant, la Franc-Maçonnerie emprunte au protestantisme son éthique, son comportement, plusieurs de ses règles. On compte beaucoup de protestants chez les Francs-Maçons, en Grande-Bretagne puis en France. Mieux, après la révocation de l‘édit de Nantes, et donc la fuite des Huguenots, la Franc-Maçonnerie européenne se développe dans le sillage des fuyards.
Les moments de rencontre ou d’entraide sont légion. La Révolution française, qui compte beaucoup de Francs-maçons dans ses rangs, permettra le retour de certains exilés, qui fréquenteront assidument les Loges. C’est donc l’épreuve du pouvoir, sous la Troisième République, essentiellement, qui fournit le véritable test des relations de ces deux « minorités ». La première épreuve, celle de l’Affaire Dreyfus, permet l’expression de nettes divergences, tant dans les Loges (on verra l’expulsion de plusieurs Loges d’Algérie, ouvertement antisémites) que parmi les églises protestantes. C’est ainsi le véritable test de la République qui renversera la tendance, faisant passer Protestants et Francs-Maçons ouvertement dans le camp du Dreyfusisme. Outre Clémenceau, très actif, on ne sera pas étonné que tous considèrent Zola comme le nouveau Voltaire dans la nouvelle affaire Calas, lui-même Protestant.
L’ouvrage est très éclairant sur un aspect méconnu de l’Histoire de la Franc-Maçonnerie. On cherchera bientôt à éclairer le rôle des Juifs voire des Jansénistes dans la Révolution. C’est ainsi que l’on comprend aussi comment se construit la République.

Pierre YANA

Communisme et franc-maçonnerie ou la 22e condition …

Denis Lefebvre, Communisme et franc-maçonnerie ou la 22e condition, Paris, Conform Edition, collection pollen maçonnique n°21, 2020

Connaissez-vous la 22e condition ?
Non ? Alors je vous recommande la lecture de ce petit ouvrage très documenté et agréable à lire de l’historien de la Franc-maçonnerie, Denis Lefebvre.

Avant d’accorder au Parti Communiste français l’adhésion à l’Internationale Socialiste, Moscou impose 21 conditions officielles.Considérées comme humiliantes par Barthélémy Mayéras, militant socialiste de la SFIO et journaliste et par beaucoup d’autres militants, elles seront cependant votées au congrès de Tours en 1920.
Le congrès de Tours voit ainsi exploser la SFIO et naitre le Parti Communiste français.

Une 22e condition y est cependant ajoutée, oubliée pendant un temps mais cependant bien réelle et spécifiquement française : l’interdiction d’intégrer les francs-maçons au parti communiste.

L’idéalisme de beaucoup de francs-maçons les pousse à adhérer au parti communiste. Ils se trouvent très rapidement coincés dans un conflit de loyauté entre l’adhésion à leur loge et au parti qui exige d’eux un engagement total. Certains frères deviendront même des recruteurs infiltrés au sein des loges, par exemple le frère Laurent Rozières dont le parcours interpelle !

Les loges vont réagir la plupart du temps avec bienveillance, essayant de maintenir la fraternité mais la rupture ne peut être que totale entre ces deux mondes que tout oppose.

De nombreux frères quittent la fraternité, d’autres sont exclus du Parti Communiste. Ce témoignage précis d’une époque troublée éclaire l’engagement social et politique de nos frères (pas de sœurs à l’époque au Grand Orient) et de leur confrontation souvent douloureuse à la dictature du prolétariat.

La conclusion de Denis Lefebvre est éclairante :
« Pour en rester à la période 1922-1923, la condamnation est totale : le communisme ne peut tolérer une institution qui vit de la libre pensée, sans contrainte, qui entretient le dialogue, la discussion. Voire la contestation, la remise en cause de décisions et d’idées communément acceptées. Aussi, le rejet d’une organisation qui entend améliorer l’Homme et la société en travaillant avec des personnes d’opinions politiques différentes est total. D’autant que la franc-maçonnerie, majoritairement, ne croit guère au « grand soir » : dans le débat entre réforme et révolution elle préfère la réforme, c’est-à-dire, faire avancer la société par petites touches, en plaçant l’Homme au centre de ses préoccupations. Elle le fait avec détermination, mais avec patience ».

Bonne lecture à tous !

Christiane VIENNE

Devisager ou envisager l’autre

Corine Pelluchon, Pour comprendre Levinas. Un philosophe pour notre temps, Paris, Editions du Seuil. 2020

Le titre que donne Corine Pelluchon à son ouvrage est un pari, gagné au terme de sa lecture : nous appréhendons mieux et plus sereinement une pensée riche et complexe. C’est aussi le résultat d’une réflexion et d’un travail collectifs : l’auteur, philosophe et professeur à l’Université Gustav-Eiffel ( Ex-Paris-Est-Marne La-Vallée ) a dirigé un séminaire, de novembre 2018 à Janvier 2019, sur le thème de l’ouvrage présent, auprès d’étudiants et de soignants, ayant suivi pendant deux ans le mastère en philosophie, dans le cadre du parcours « Humanités médicales ».

Dans un premier temps, l’auteure va lever une ambivalence qui fonctionne assez souvent : l’image du visage de l’autre. Elle est la constante chez deux auteurs juifs contemporains, mais utilisée dans des nuances différentes. Avec Martin Buber ( 1878-1965 ), philosophe, conteur et pédagogue, issu du monde hassidique (auteur d’un livre sur le Baal Shem Tov ), la rencontre du visage de l’autre est une invitation au dialogue et à la rencontre car, pour lui, l’homme est avant tout un « Homo dialogus », comme il le décrit dans son célèbre ouvrage écrit en 1923 à Heidelberg, « Le Je et le Tu », à la frontière permanente entre individualisme et collectivisme, mais aussi animé, théologiquement, par la découverte de Dieu, dans le visage de l’autre. En revanche, chez Emmanuel Levinas ( 1906-1995 ), avant toute invitation au dialogue, le visage de l’autre est un rappel à la loi, à l’éthique du respect du prochain dans son altérité. Nous sommes là, à la différence de Martin Buber, dans l’imprégnation d’un judaïsme talmudique reposant sur l’observation de la loi et donc d’un fonctionnement éthique, parce qu’il y a des règles à la rencontre.

Emmanuel Levinas est né le 12 janvier 1906 à Kovno en Lituanie qui est sous domination russe depuis la fin du XVIIIème siècle. Son père est libraire et cela l’amènera à s’intéresser très tôt aux livres et aux idées, encouragé en cela par sa mère. C’est un milieu juif intellectuel protégé. Il va nourrir aussi une attirance rapide pour la culture allemande, ce qui l’amènera, durant des années, à une fascination pour Heidegger et ses travaux ( Notamment « Sein und Zeit » dont Sartre s’inspirera largement pour son livre « L’Etre et le néant » ! ), jusqu’à une rupture idéologique avec lui et ses orientations philosophiques. De 1924 à 1928, Levinas va suivre un cursus universitaire à Strasbourg qui le conduira à la découverte de l’oeuvre de Kant, celle de Bergson, mais surtout Husserl et la phénoménologie ( 1 ) à laquelle il restera attaché toute sa vie. Il va s’installer en France définitivement et prendra la nationalité française en 1923. Durant la seconde guerre mondiale, il restera prisonnier de guerre en Allemagne, car officier, et échappera ainsi à l’univers concentrationnaire, où il verra disparaître de nombreux proches, notamment ses frères et ses parents. Il est désormais hanté par une réflexion sur la haine et le barrage que l’homme peut y opposer par la justice. Cette quête permanente de la justice, va se retrouver dans toute son œuvre, en particulier dans ce qui demeure son œuvre principale : « Totalité et infini. Essai sur l’extériorité », qui est sa thèse d’état en philosophie. Grâce à Paul Ricoeur qui reconnaît la profondeur de sa pensée, il va entrer enseigner à l’Université sur des sujets philosophiques variés. Reconnu par les plus grands philosophes de l’époque ( Jacques Derrida, Paul Ricoeur, Vladimir Jankélévitch et Jean Wahl ), il va poursuivre son travail, surtout au travers d’articles, dans un temps où l’idéologie prend le pas sur l’éthique. Il convient aussi de citer l’influence déterminante que Franz Rosenzweig aura sur la réflexion religieuse d’Emmanuel Levinas, à partir de la lecture de son livre, écrit en 1923, « L’étoile de la Rédemption » et de son concept de « rationalité blessée ». Cette pensée spirituelle le conduira à l’ « Aufhebung », l’élévation vers une transcendance.

Dans ce livre, plusieurs aspects de la pensée d’ Emannuel Levinas vont être abordés : l’altérité et la transcendance ; la responsabilité, la vulnérabilité et la substitution ; la philosophie du « vivre de » ; le corps vivant et le corps politique ; le tiers et la justice ; un autre humanisme , religion et philosophie.

Pour Levinas, le politique et le droit doivent être séparés de l’éthique et du spirituel. Il ne convient pas à l’État de se mêler de la morale, mais il faut veiller à ce que l’État n’écrase pas l’individu. Il faut penser les droits de l’homme à partir du visage, en sachant que le droit de l’autre, les libertés, mais aussi les droits sociaux, passent par nous et la société. Nous sommes aussi responsables du droit. Il ne doit pas y avoir de théocratie, pas de fondation de l’État sur une religion, mais une vigilance constante visant à limiter la politique et à chacun sa responsabilité qui doit rester intacte, même dans un Etat-providence. C’est à cette condition que le visage et ce qui, en lui, exprime l’infini, donc la spiritualité, peut inspirer la politique. L’autre est une épiphanie ( 2 ), mais aussi une épreuve : il m’oblige à poser des limites à mon pouvoir sur toute chose. La dimension éthique est inséparable de la perception des limites que l’autre trace à mon pouvoir, à mon pouvoir de connaître et à mon pouvoir de faire. Il m’enseigne que je ne suis pas seul au monde. Ce qui amène à penser que l’éthique est toujours un dérangement. Le nazisme est la traduction terrifiante de la négation de cet autre si étranger à moi-même, de façon à « rester en famille » ! La dignité d’autrui n’est pas relative à mon point de vue, mais je dois m’en porter garant. J’existe par rapport à autrui Mon moi est « non pas un Moi, mais moi sous assignation », c’est-à-dire l’individuation s’opère par un autre qui, en outre m’assigne, me met à une place que je n’avais pas auparavant et que je n’ai pas choisie. Le rapport à autrui fait que je comparais devant autrui. L’éthique prend en otage. Mais cela amène aussi au plaisir de la rencontre surprenante avec l’autre à travers l’altérité des corps et le plaisir de la découverte. La rencontre d’autrui ouvre à l’humanité, puisque le visage est la trace de l’infini et, Dieu ou un Principe, vient à l’idée dans cet appel où je me sens voué à autrui. Le risque de l’autre conduit à la paix que Levinas décrit ainsi ( 3 ) : « La paix doit-être ma paix, dans une relation qui part d’un moi et va vers l’Autre, dans le désir et la bonté où le moi à la fois se maintient et existe sans égoïsme ». C’est ce cheminement vers l’autre qui nous conduit, pense Emmanuel Levinas, de l’altérité à ce qu’il appelle « l’illéité »( 4 ) : du multiple à l’unité, du fini à l’infini. Hors de l’autre point de salut ! Il écrit ( 5 ) : « L’Idée-de-l’Infini-en-moi-ou ma relation à Dieu-me vient dans la concrétude de ma relation à un autre homme, dans la socialité qui est ma responsabilité pour le prochain : responsabilité que dans aucune « expérience » je n’ai contractée, mais dont le visage d’autrui, de par son altérité, de par son étrangeté même, parle le commandement venu on ne sait d’où ». Mais, avec l’illéité, nous sentons que nous sommes dans la thématique du retrait de l’infini dont nous sentons l’absence. La philosophie ne sera jamais la théologie. Elle lui dit A-Dieu !

Merci à Corine Pelluchon pour ce beau travail

Michel BARON

NOTES

( 1 ) Phénoménologie : Courant de pensée du XXéme siècle, fondé par Edmond Husserl, afin de faire de la philosophie une discipline scientifique qui appréhenderait la réalité à-travers les phénomènes. Le mot « Phénoménologie » vient du grec : « phainômenon », ce qui apparaît, et « Logos », verbe ou étude.

( 2 ) Epiphanie : Compréhension soudaine de l’essence ou de la signification de quelque chose. Le terme peut être utilisé dans un sens philosophique ou littéral. Dans le domaine religieux, ce mot correspond à une manifestation de la divinité. Fête dans l’Église catholique pour célébrer la visite des rois mages à Jésus dans la crèche.

( 3 ) Pelluchon Corine : Pour comprendre Levinas. ( page 228 )

( 4 ) Illéité : Pour Emmanuel Levinas, « l’Ille »ne désigne pas Dieu, mais son idée. Dieu est incommensurable car il déborde les limites de ma pensée et pourtant son idée se trouve en moi. L’illéité est une idée qui m’habite tout en dépassant ma pensée. Elle est, pour Levinas, l’infini qui se révèle dans le visage d’autrui. Dès lors l’éthique et la politique entrent dans la dimension spirituelle.

( 5 ) Pour comprendre Levinas. Idem ( page 254 ).

BIBLIOGRAPHIE

  • Buber Martin : Le Je et le Tu. Paris. Editions Flammarion. 2012.
  • Buber Martin : Le chemin de l’homme. Paris. Editions du Rocher. 1995.
  • Derrida Jacques : L’écriture et la différence. Paris. Editions Points Essais. 1979.
  • Dosse François : Paul Ricoeur. Le sens d’une vie ( 1913-2005 ). Paris. Editions La Découverte. 2008.
  • Levinas Emmanuel : Le temps et l’autre. Paris. PUF.1983.
  • Levinas Emmanuel : Totalité et infini. Essai sur l’extériorité. Paris. Editions du livre de poche. 1994.
  • Levinas Emmanuel : Liberté et commandement. Paris. Editions Fata Morgana. 1994.
  • Levinas Emmanuel : L’éthique comme philosophie première. Paris. Editions Payot et Rivages. 1998.
  • Pelluchon Corine : Ethique de la considération. Paris. Editions du Seuil. 2018.
  • Pelluchon Corine : Eléments pour une éthique de la vulnérabilité- Les hommes, les animaux, la nature. Paris. Editions du Cerf. 2011.
  • Pelluchon Corine : L’autonomie brisée. Bioéthique et philosophie. Paris. PUF. 2014.

Génération offensée

Caroline FOUREST, Génération offensée, Paris, Editions Grasset, 2019

« Chaque jour, un groupe, une minorité, un individu érigé en représentant d’une cause, menace, et censure parce qu’il se dit « offensé ». Souvent le procès est mené en criant à l’« appropriation culturelle », ce nouveau blasphème ».

Dans ce nouvel essai, paru début mars, Caroline FOUREST dévoile et dénonce la tendance venue des USA d’empêcher la création artistique, le débat, et plus généralement toute perspective de pensée, sous couvert de respect de minorités, de leur oppression passée.
Elle passe au crible les différents aspects de cette nouvelle censure :

Sa provenance des milieux intellectuels de gauche, à commencer par l’Université, qui renonce ainsi à son statut fondamental de lieu de production et de transmission du savoir et de l’esprit critique
Sous couvert de respecter le passé d’opprimé des peuples, elle enferme leurs descendants dans une victimisation surannée et anachronique et les assigne à un essentialisme à rebours de l’universalisme émancipateur
En multipliant les catégories à ne pas « offenser » (selon la couleur de peau, le sexe, le genre, la religion, …), voire en créant des sous-catégories (couleur plus ou moins foncée de la peau, appartenance transgenre contre gay, gay contre hétéro,…), elle remet en cause l’unité nationale et humaine
Sous couvert d’antiracisme, cette mode est, de fait, condescendante envers les peuples à « ne pas offenser » : pensant pour eux la soi-disant offense ou appropriation, elle nie leur capacité à trier par eux-mêmes leurs origines culturelles propres et les apports ultérieurs. Une autre forme de racisme, en somme.
Dès lors, la complicité se fait évidente avec les milieux les plus réactionnaires qui ne peuvent que se réjouir et utiliser les excès trop bienvenus pour eux des incohérences historiques et de l’inculture crasse développée par ces censeurs de la pensée.

Avec son habituel courage et sa profonde culture, l’autrice démonte page après page les arguments plus fallacieux les uns que les autres de cette mode. Elle démontre surtout son danger pour la démocratie, la création, la pensée et l’universalisme des valeurs et de la pensée humaine. On peut seulement regretter que la démonstration porte essentiellement sur le cas des USA. Mais comme la chose a déjà gagné les universités françaises, son avènement total ne devrait pas tarder ici aussi.
L’écriture de cet essai est une alerte. Sa lecture en est également une.

Claire DONZEL

Cette recension a déjà été diffusée dans la newsletter en mars 2020