Entre ombre et lumière !

Edouard H., Passé Sérénissime Grand Maître de la Grand Loge Mixte de France (GLMF), nous pousse à échanger, découvrir et rencontrer nos Sœurs et Frères. En tout temps, Sacré ou Profane, il nous montre que l’humain est la clef de toute chose.

Adaptation

Lorsque je suis né, mes parents étaient de jeunes étudiants. Mon père en philosophie et ma mère en espagnol. Pour s’occuper de moi, ils remirent en cause la voie qu’ils avaient choisie. À 21 ans, mon père a passé le concours de la fonction publique territoriale de Catégorie A. Ma mère, alors jeune enseignante, arrêta son activité pour m’éduquer. Fils unique, je me suis orienté vers des études de droit. D’abord à Nanterre, puis à Assas, avec un DEA de droit des affaires. Je me destinais à faire une thèse, mais mon directeur est malheureusement mort du SIDA. J’ai pris la décision de quitter Paris et d’aller m’installer à Annecy pour tenter de devenir Administrateur Judiciaire. Mon objectif était d’aider les entreprises. Ce fut un choc culturel. Je passais du cadre feutré de la bibliothèque à l’univers âpre des négociations et des tensions économiques. Le contexte social et le marché du travail ne facilitaient pas l’aide que j’espérais apporter.

Une rencontre

Lorsque je suis revenu à Paris, je suis resté juriste. Dans un premier temps à la Caisse des dépôts et dans un second dans une société éditrice de logiciels. Mon Directeur Juridique, âgé de 93 ans, était au Grand Orient De France (GODF). Il organisait des diners débats dans une fraternelle. Il m’a demandé de l’aide pour les invitations, les notes et les synthèses. Non initié, j’ai été confronté à la Franc-Maçonnerie dont j’ignorais jusqu’alors l’existence. Il y avait de prestigieux intervenants (Vergès, Gauchet, Atlan, etc.) et j’y ai pris beaucoup de plaisir. Il avait une filleule à la GLMF qui est devenue ma marraine en 2003. En parallèle, je continuais à m’occuper de la fraternelle tout en nouant des liens très forts avec les membres de ma Loge, dans laquelle je suivais mes instructions avec rigueur. Par la suite, j’ai parlé de mon appartenance à mes parents et mes proches. Ils ont tous été très heureux pour moi.

Conciliation

J’ai toujours tenté de concilier au mieux ma vie profane et sacrée. Lorsque j’ai été initié, mes deux enfants étaient en bas âge. Gérer le quotidien, les visites, les tenues et les recherches est difficile quand on ne prend pas son engagement à la légère. Par la suite, je suis devenu Grand Maître. À mon sens, il y a un décalage entre l’image que l’on se fait de cette fonction et la réalité qui en découle. La grande maitrise est une pyramide inversée. Tous les jours en réunion, elle fait reposer sur nos épaules une charge importante qui apporte aussi la joie de représenter, animer, apaiser et donner un tempo à l’Obédience. En parallèle, dans ma vie personnelle, cela m’a cependant mené tout droit à une séparation. Après ma descente de charge, j’ai eu une phase d’adaptation. J’ai retrouvé l’équilibre à travers les travaux en Loge, les visites, les planches et le plaisir d’aider lorsqu’on me le demande. Dans la vie profane, je me suis recentré sur mes enfants et mon travail.

De l’humain

La Franc-Maçonnerie représente l’absence de frontière, un horizon étendu. Nous sommes dans une société qui nous impose des limites et nous place dans des cases. Nos idées, nos croyances et nos préjugés découlent directement de notre cadre social et professionnel. L’idéal maçonnique les fait voler en éclat. Nous entendons souvent dire que l’on peut être déçu par les Franc-Maçons mais jamais par la Franc-Maçonnerie. Je ne suis pas en accord avec cette phrase. En ce qui me concerne, mon chemin continue par tous les liens humains que j’ai construits et auxquels je tiens. Ce sont les dialogues et les échanges qui nous permettent d’apporter une part de doute, pour que l’on puisse développer notre esprit critique. Pour paraphraser Mallarmé, nous pourrons lire tous les livres, mais découvrir autrui est inégalable. Parfois, visiter peut ne pas forcément nous enchanter, mais toutes les bonnes occasions sont à saisir. Alors sortez, visitez, explorez pour partir à la rencontre de nos Frères et Sœurs. L’humain est ce qu’il y a de plus important. Il nous aide à trouver un élan commun. Il nous mène vers la découverte de principes et de valeurs qui diffèrent des nôtres. L’altérité a un corps et une chair.

Le Pavé Mosaïque

Selon moi, le Pavé Mosaïque, parmi de nombreuses significations, nous invite à envisager comment le vivant et l’esprit explorent les mondes et l’univers. Sans cesse, nous sommes amenés à prendre des décisions. Même ne pas en prendre c’est encore en prendre. Et, que l’on veuille ou non, nous avons tous une part d’ombre. Elle ne s’en va évidemment pas au prétexte que nous avons reçu la Lumière. L’ignorer est commettre une faute, vis-à-vis des autres comme de nous-même. Sans contraste et nuance, nous ne pouvons pas avancer et tenter de comprendre. Cela renvoie à la notion très précieuse de bonne foi, qui contient tout, ou presque tout. L’erreur est autorisée, mais pas le mensonge.

La salade de l’Elysée

Mes plus beaux souvenirs sont les rencontres lors des visites ou des allumages, partout dans l’hexagone, en Corse, à la Réunion, à la Martinique, en Guadeloupe, en Guyane… Le partage, c’est ce qui me construit. Cependant, un moment m’a partagé entre la gêne et le fou rire. Le Président de la République avait invité les Grands Maîtres des principales Obédiences à diner à l’Elysée. On m’avait dit : « surtout ne coupe pas la salade ». Je l’enroule autour de ma fourchette quand d’un coup, elle se déroule en faisant une grande trainée de sauce sur la nappe blanche, au milieu des convives. J’ai essayé de cacher les taches en posant un verre, une bouteille, un morceau de pain… Mais il y avait toujours une personne pour déplacer les objets.

 

Propos recueillis par Michel Riedel